Un nuage de soupçons flotte sur Strasbourg

lundi 21 avril 2014 | 16:42 | Alain Peter

En grève depuis 27 jours, les salariés de l’usine d’incinération de Strasbourg mettent en lumière les failles dans la surveillance publique des émissions de fumées polluantes.

Combien de dioxydes et autres produits cancérigènes l’usine d’incinération de Strasbourg laisse-t-elle échapper ? Nul ne le sait exactement : ni l’exploitant, ni les autorités chargées de veiller sur la santé des habitants. Seule certitude, le cœur de l’outil strasbourgeois se dégrade. Le carnet de quart en témoigne : le nombre d’incidents de chaudières a atteint 90 en 2013. Du 1er janvier au 20 mars 2014, la CGT en totalise encore 15. En mai 2013, les salariés avaient fait grève et obtenu la promesse d’un investissement de trois millions d’euros en 2013 pour moderniser les chaudières. Promesse non tenue. Du coup, ils se sont remis en grève à l’appel de la CGT, le 21 mars, pour protester contre leurs conditions de travail, exiger des mesures de sécurité, obtenir des hausses de salaires. Depuis 27 jours, l’usine est à l’arrêt.

La modernisation des chaudières a été repoussée Spécialisé dans le traitement des déchets, Séché Environnement pensait faire une bonne affaire, en juin 2010, lorsque l’entreprise basée en Mayenne a gagné l’appel d’offre pour exploiter cet incinérateur en délégation de service public. Pour 20 années, elle obtenait le droit d’incinérer les ordures ménagères de la Communauté urbaine de Strasbourg (CUS). Plus de 420 millions d’euros de chiffre d’affaires étaient promis sur la période à sa filiale Sénerval, créée pour l’occasion. L’économie privée et l’écologie mariés pour appliquer les préconisations du Grenelle de l’environnement en matière d’incinération. L’union semblait prometteuse. Trois années plus tard, la belle image s’effrite. Avec l’aide de subventions publiques, Sénerval a investi 13,7 millions d’euros dans un réseau de chaleur inauguré en décembre 2013. Mais la modernisation des chaudières installées en 1974 a été repoussée. Un seuil critique est atteint pour les électrofiltres chargés de dépoussiérer les fumées de combustion. Ils subissent la vétusté des chaudières et s’encrassent. Postées sur Youtube par la CGT, des vidéos montrent des ouvriers s’activer, en décembre 2013, sous des nuages de cendres. Leurs combinaisons ne sont pas adaptées à ces travaux, ni leurs masques. Pourtant, le 2 décembre 2013, la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) d’Alsace avait mis en demeure Sénerval de ne plus exposer les salariés au « risque chimique ».

Des ouvriers sans protection adaptées Sénerval reconnaît des pannes à répétition, mais prétend qu’elles ne menacent pas la santé des ouvriers. Difficile à croire quand des ouvriers sans protections adaptées évoluent dans des nuées de cendres chargées de dizaines d’éléments cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR) qui n’ont pas été traités. Quant aux fumées qui s’échappent par la cheminée, c’est l’inconnue. Certes, comme l’exige la réglementation, Sénerval adresse à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) des moyennes mensuelles d’émissions de polluants. Mais celles-ci masquent des pics d’émissions qui concentrent des produits dangereux sur un laps de temps court. Plus grave, les mesures de la pollution n’intègrent pas les émissions qui surviennent pendant que les fours connaissent des dysfonctionnements. Pendant ces périodes, les fours continuent d’émettre des polluants, mais au lieu que les fumées de combustion passent par la cheminée, elles empruntent un deuxième circuit d’évacuation dans lequel elles ne sont pas traitées. Présents sur tous les incinérateurs, ce circuit alternatif n’est bizarrement pas expliqué dans la réglementation qui autorise pourtant 60h d’indisponibilité annuelle des mesures de traitement des fumées. Et rien ne limite les quantités de polluants émis durant ces périodes d’indisponibilité. Facile alors pour un exploitant d’incinérateur d’afficher un respect formel des normes quand celles-ci excluent des mesures une bonne partie des pollutions. « C’est un peu comme casser le thermomètre », résume Atef Labben, délégué syndical CGT. Il en découle une conclusion dérangeante : à ce jour, personne ne sait exactement combien de polluants sont émis par l’usine d’incinération de Strasbourg. Mardi, au 26e jour du conflit, les grévistes défilaient en ville. Ils voudraient que la grève soit requalifiée en droit de retrait pour danger grave et imminent sur leur santé. Les manifestants se sont rendus au siège de la CUS, propriétaire de l’usine. Son nouveau président, Robert Hermann (PS), n’a pas voulu les rejoindre. Dommage, car il aurait pu se réjouir avec eux d’une première victoire : le préfet du Bas-Rhin a saisi la Justice et demandé à la Dreal de vérifier la réalité des émissions de polluants par Sénerval.