Le délégué syndical et les fumées noires

vendredi 27 juin 2014 | 16:48 | Alain Peter

Atef Labben a alerté sur les rejets de l’usine d’incinération de Strasbourg. Ce vendredi, le syndicaliste et les salariés fêtent leur victoire.

Jour de gloire pour les salariés de l’usine d’incinération d’ordures ménagères de Strasbourg. Après 82 jours de grève, ils font la fête ce soir dans la salle du Cheval blanc à Bischheim. Pareille issue semblait improbable, le 21 mars, quand 45 ouvriers installent un piquet de grève. Ils pensaient arrêter le travail pendant un mois maximum ; ils y passeront presque tout le printemps. Au bout, un accord avec Sénerval (groupe Séché Environnement) qui bouleverse leurs conditions de travail et change la façon dont est géré l’incinérateur. Ce résultat doit beaucoup à l’énergie du meneur des grévistes, Atef Labben. Fils d’immigré nord-africain né en France, Atef Labben entre à l’usine d’incinération en 2007 comme conducteur de four. A l’époque, il n’a pas vraiment conscience de travailler dans un environnement à risque. Les agents cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR) contenus dans la poussière de combustion des déchets restaient pour lui une abstraction. C’est en 2010 qu’il commence à s’interroger. « Les dépassements de seuils de pollution n’étaient pas pris en compte. La direction me disait que c’était normal et je l’ai cru ». Mais son scepticisme augmente. Avec son compère Sacha Trisic, français d’origine serbo-bosniaque, il crée une section CGT et se lance dans les élections du comité d’entreprise en 2011. Elus malgré les sarcasmes racistes de collègues sur ces « bronzés » qui n’ont pas « assez de culture pour devenir délégués syndicaux », ils harcèlent la direction de questions. Ils comprennent le danger de l’exposition à répétition aux CMR et s’aperçoivent que Sénerval masque la réalité : « Les cahiers de quart, les débits de vapeur, les graphiques de polluants… tous les indicateurs disaient que l’usine polluait au-delà des seuils autorisés », se souvient Atef Labben.

La preuve de la manipulation de données par Sénerval

Une première grève survient en mai 2013 pour des raisons surtout salariales. Au deuxième semestre 2013, la multiplication des pannes pousse Atef Labben à approfondir son enquête. « Au lieu de s’améliorer, les choses se dégradaient, se souvient le jeune homme qui prend alors une initiative originale. Je suis allé chercher les informations auxquelles j’avais droit comme délégué mais que la direction ne me donnait pas : j’ai enregistré les données du poste de commande. Je voulais les preuves afin de m’en servir. » Quand la deuxième grève démarre, Atef Labben a les atouts en main. Reçu par le préfet du Bas-Rhin, Stéphane Bouillon, le 11 avril, il lui met sous les yeux les preuves de la manipulation des données par Sénerval. Sur cette base, le représentant de l’Etat ordonne une enquête à une Direction régionale de l’environnement (Dreal) restée passive. Les preuves rassemblées par Atef Labben lui ont aussi permis de contrer Sénerval et la CUS qui laissaient entendre que les grévistes masquaient des revendications salariales derrière un discours environnemental. Si l’incinérateur de Strasbourg respecte désormais les normes de pollution, les habitants le doivent donc à Atef, Sacha et leurs camarades. Ils ont démontré la facilité avec laquelle un exploitant d’incinérateur peut violer la réglementation. Le système d’auto-surveillance se révèle un écran de fumée et le contrôle environnemental par la Dreal et la CUS s’est avéré défaillant. Symbole de ce manque de suivi, l’Association pour la surveillance et l’étude de la pollution atmosphérique en Alsace (ASPA) ne classait plus l’incinérateur parmi la liste des principaux émetteurs depuis 2010, l’année où la CUS a confié à Sénerval l’exploitation de l’usine. Aujourd’hui, la CUS commande à l’ASPA « un projet de suivi complémentaire de la qualité de l’air ». L’affaire interroge ainsi sur la gestion de la délégation de service public par la CUS. Son président, Robert Hermann, estime que la collectivité « n’a pas les moyens, ni les compétences pour gérer un incinérateur ». Pourtant, selon l’Ademe, les prix de l’incinération des déchets municipaux « sont de niveaux comparables » en régie directe ou bien en délégation de service public. En tout cas, le retour de bâton est sévère : non seulement, Sénerval n’a pas assez investi en hommes et en argent, mais l’entreprise a violé la réglementation. La CUS se retrouve obligée de rassurer des voisins allemands avec lesquelles elle prétend coopérer.

Aucune étude indépendante n’a été commandée

Enfin, il subsiste une inconnue de taille : les habitants de Strasbourg ont-ils été exposés à des émissions de polluants ? La préfecture évoque des rejets dans l’air qui « ont dépassé les seuils autorisés ». Sénerval jure qu’il n’y a pas « de retombées en dehors du site ou dans sa proximité immédiate ». La CUS cite les études annuelles de la société Biomonitor qui se veulent rassurantes. Mais Sénerval et la CUS sont tous les deux juges et parties dans l’affaire. De plus, la dernière étude Biomonitor date d’octobre 2013, avant les nombreux incidents dans l’usine à la fin de l’année. Aucune étude indépendante n’a été commandée à l’ASPA et au Samu de l’environnement. Quant à la Dreal, ses vérifications ont commencé un mois après l’arrêt de l’usine et elle refuse d’en publier les résultats. L’affaire pourrait rebondir au plan judiciaire. Diligentées par le procureur de la République après un signalement par le préfet, deux enquêtes préliminaires sont en cours. Pour en connaître les contenus, la CGT a décidé de se porter partie civile.