Adelshoffen refuse de mourir pour Heineken

jeudi 20 juillet 2000 | 18:02 | Alain Peter

Les salariés d’Adelshoffen, près de Strasbourg, occupent leur brasserie pour protester contre la fermeture projetée par Heineken. Comme dans les Ardennes, ils menacent de faire sauter l’outil de travail qu’on veut leur soutirer.

« Cette fois, on ne lâche plus : on est en grève illimitée pour que commencent enfin des négociations réelles et sérieuses ! » Ils sont déterminés, les salariés de la brasserie Adelshoffen, à Schiltigheim, dans la communauté de Strasbourg. Ils menacent même de faire sauter les bonbonnes à gaz des chariots élévateurs. Depuis mercredi matin, ils séquestrent le directeur du personnel à l’issue d’une réunion avortée du comité d’entreprise. La fumée noire d’un feu de pneus et de palettes et un barbecue saluent l’occupation de l’usine par une trentaine de salariés, les autres étant en vacances.

Ce mercredi matin, André Pecqueur, PDG d’Adelshoffen, devait présider une réunion du comité d’entreprise consacrée à la fermeture de la brasserie d’ici à la fin de l’année. Mais il n’est jamais venu. Sans doute avait-il été averti par une fuite de l’intention des salariés de le retenir. Par dépit, les salariés ont alors séquestré Alain Geng, le directeur du personnel. « Ne pas se présenter à une réunion plénière du comité d’entreprise, c’est une aberration », affirme Thierry Durr, délégué CGT au comité d’entreprise. Ce dernier a fait venir un huissier et une inspectrice du travail pour constater « le délit d’entrave au comité d’entreprise ». « Cela fait longtemps qu’on avait cette action en tête, confie un autre salarié. Ce n’est pas une imitation de ce qui se passe à Cellatex. Depuis deux mois, on fait la grève du zèle et on manifeste, mais la direction fait la sourde oreille. Alors on n’a plus rien à perdre. »

Adelshoffen fait partie du groupe Heineken qui possède trois brasseries à Schiltigheim depuis 1996. En quatre ans, le géant néerlandais de la bière a vidé Adelshoffen de ses activités. Au point que les salariés soupçonnent leur direction d’avoir créé les conditions de la fermeture. « Heineken nous a dépouillés de notre valeur ajoutée », se plaignent-ils. À commencer par la production des bières de marques, comme Adelscott, transférée à la brasserie Fischer. « Nous avons aussi perdu la consigne des bières de marques, le service d’expédition, la publicité, la ligne de fûts », énumère Thierry Durr. Et tandis que le nombre d’employés est passé de deux cents à une centaine, Heineken a spécialisé Adelshoffen dans la fabrication et le conditionnement de bières bas-de-gamme, vendues dans les magasins sous la marque des distributeurs. Un segment de marché en baisse, aussi Heineken ne tarde pas, peu après, à annoncer son intention de fermer carrément la brasserie.

« Le personnel n’est pas responsable. Je proposerai un reclassement à chaque salarié, s’est engagé André Pecqueur, PDG d’Adelshoffen. C’est un système qui est en jeu. » Au nom de ce système, Heineken ferme une brasserie afin de préserver la rentabilité d’une autre : celle de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, dont le PDG n’est autre que… André Pecqueur. Le brasseur y met le prix : pas moins de 88 millions de francs pour nettoyer le site et financer le plan social. La perspective de rentabilité que promet cette « rationalisation » a de quoi réjouir les actionnaires de Heineken. Ils sont d’ailleurs habitués à sourire : en 1999, le bénéfice net de l’entreprise atteignait 3,4 milliards de francs, en augmentation de 73 % par rapport à 1996…

Mais les salariés d’Adelshoffen ne croient pas aux promesses de la direction. Ils contestent les justifications économiques de la fermeture et demandent le maintien de l’activité de la brasserie. « Si Heineken peut sortir 88 millions de francs pour fermer l’usine, alors la société peut aussi s’en servir prendre pour redynamiser Adelshoffen », affirme Thierry Durr. Les salariés proposent notamment que cet argent soit investi dans un « groupe boîtes », qui permettrait le conditionnement en canettes de la bière produite par Adelshoffen. Ce créneau est en effet en croissance.

Le 13 juillet, une délégation de salariés d’Adelshoffen était reçue par le préfet du Bas-Rhin, Philippe Marland. Heineken ayant failli à l’obligation légale d’informer le comité de groupe de son intention de fermer Adelshoffen, le préfet s’est engagé à demander au brasseur d’organiser une réunion extraordinaire. C’est trop peu pour satisfaire les salariés d’Adelshoffen, qui ont écrit à Lionel Jospin et à Martine Aubry. Les pouvoirs publics devront à présent s’investir davantage pour que l’affaire Adelshoffen sorte de l’impasse.