Une nuit à Strasbourg avec la BAC

mardi 29 août 2006 | 18:24 | Alain Peter

POLICE . Reportage au sein d’une équipe de la brigade anticriminalité chargée d’intervenir dans le quartier populaire du Neuhof, une cité située au sud de Strasbourg.

« Nique la BAC. » Sur les murs du Neuhof, une cité du sud de Strasbourg, les graffitis disent la haine de jeunes envers les policiers de la brigade anticriminalité (BAC). Certains s’en prennent nommément à des agents. « On les connaît et ils nous connaissent, soupire le capitaine Briclot. Un an après les émeutes de l’automne 2005, nous sommes revenus à une forme de normalité. Mais ça monte en puissance. Les jeunes s’opposent davantage aux interpellations. »

En habituée des lieux, une équipe de la BAC maraude à la recherche du flagrant délit : trafic de drogue, vols, etc. Soudain, vers 21 heures, la radio reliée au centre de commandement s’anime : « Jet de cocktail Molotov contre le collège Truffaut à Hautepierre ! » À cette nouvelle, le conducteur démarre en trombe. Sirène hurlante, slalom dans la circulation : la puissante voiture avale la dizaine de kilomètres qui la sépare du collège. Arrivés sur place, les policiers constatent les dégâts. Jeté contre une porte, le cocktail Molotov a été éteint par le concierge. L’auteur du forfait s’est éclipsé. « La géographie du quartier facilite la tâche des délinquants, explique Fabien. Comme les voitures ne peuvent circuler entre les immeubles, l’espace entre les tours sert de refuge. En deux minutes, l’auteur a le temps de commettre une agression, d’enjamber un mur et de se cacher. »

PARKING SOUTERRAIN

Exemple quelques minutes plus tard. La BAC croise un jeune homme roulant en scooter. Dès qu’il reconnaît les policiers, il s’enfonce entre les immeubles et échappe aux agents. « Pourquoi a-t-il pris la fuite ? A-t-il quelque chose à se reprocher ? Devons nous le poursuivre ? » se demande le capitaine Briclot. Poursuivre ou non un fuyard est une décision difficile. Le capitaine égrène : « Le fuyard se met en danger à cause de la vitesse, il représente un danger pour les passants, et nous, nous courons des risques à le poursuivre ; enfin, les risques d’accident du fuyard augmentent si nous le poursuivons… » Ce genre de dilemme est fréquent : « Les jeunes essayent de plus en plus souvent de s’enfuir. Même quand nous ne nous intéressons pas à eux. »

Quelques heures plus tard, toutes les équipes de nuit de la BAC sont mobilisées pour surprendre un groupe de jeunes. Ils se serviraient d’un parking souterrain pour vendre de la drogue. Tandis que plusieurs équipes font irruption en voiture dans le parking, une autre fait le guet à une sortie. Soudain, un jeune homme grimpe l’escalier à toute allure et tombe droit dans les bras de l’équipe de guet : « Pourquoi fuyez-vous ? » lui demandent les policiers. Le jeune homme déclare qu’il venait de garer sa voiture quand il a vu arriver les policiers. « Il vous suffit de voir les policiers pour prendre la fuite ? » s’étonne un policier. « Il n’y a pas longtemps, j’ai été contrôlé pour rien, se défend le jeune homme. Les policiers pensaient que j’avais agressé quelqu’un. Je n’avais pas envie d’être encore une fois soupçonné à tort. » Vérification faite, il est bien locataire d’un box dans le parking, ses papiers sont en règle et il ne porte pas sur lui de drogue.

MÉTHODES D’ENQUÊTE

Pendant ce temps, dans le parking, les autres agents fouillent et vérifient les identités d’une dizaine de jeunes hommes. Ceux-ci prétendent qu’ils sont réunis pour jouer aux cartes. Les policiers, eux, sont convaincus que la partie de cartes masque un trafic de drogue. Mais celle-ci reste introuvable. Un seul homme porte sur lui quelques barrettes de cannabis ; les policiers l’emmènent au poste.

Le développement du trafic de drogue et du recel de vols forme l’arrière-plan sur lequel évoluent les relations entre la BAC et les jeunes. « C’est lié à la situation économique et sociale des quartiers, les jeunes en échec scolaire et sans emploi se lancent en plus grand nombre dans l’économie parallèle, constate le capitaine Briclot. Il y a quinze ans, le trafic de drogue était organisé dans des bars et des discothèques du centre-ville par des dealers qui vendaient seuls et en direct, précise un spécialiste du trafic des stupéfiants. Aujourd’hui, le trafic s’organise dans les quartiers périphériques et pauvres d’où sont issus les dealers. Ceux-ci ne vendent plus directement au consommateur, mais passent par un réseau de jeunes intermédiaires. »

La police a dû adapter ses méthodes d’enquête. À défaut de pouvoir observer le cerveau du trafic, elle tente de comprendre son réseau. Un moyen consiste à prendre des consommateurs en flagrant délit et à obtenir d’eux des informations. Cette tactique oblige à multiplier les contrôles. Ce rôle revient en priorité à la BAC et explique, pour une part, l’augmentation du nombre des interpellations. Mais du coup, la BAC contrôle aussi plus souvent des innocents et augmente la rancoeur des jeunes à son égard.

PLUS VIRULENTE

La BAC a aussi changé ses techniques d’intervention. Elle se montre plus virulente. « Aujourd’hui, il faut tout de suite qu’on ait le dessus, sinon on risque de se faire déborder, affirme Marc, membre d’un équipage de jour. Quand il se fait attraper, le jeune essaye de discuter et de provoquer un attroupement. Nous devons le monter rapidement dans la voiture et quitter les lieux. » Pour assurer la sécurité de ses agents, la BAC, dorénavant, engage plusieurs équipages si une opération a lieu dans un quartier sensible, alors que par le passé un seul pouvait suffire.

Comme cet autre soir, dans une cité du nord de Strasbourg. Un promeneur a été victime d’une agression au couteau par « un jeune de type nord-africain, portant veste jaune ». Après avoir remis la victime aux soins du SAMU, deux équipes de la BAC partent à la recherche de l’agresseur. Dans le centre de la cité, elles repèrent un jeune, au sein d’un groupe, qui correspond à la description. Du coup, la tension monte d’un cran : « Vous le prenez rapidement et vous le présentez à la victime, intime la radio. Ne restez pas à cet endroit et évitez une confrontation avec les jeunes. » Quelques minutes plus tard, les policiers amènent le suspect devant la victime. Celle-ci ne le reconnaît pas. Le jeune homme est relâché. « C’est bon, tu peux y aller », lui lance un policier. Petite bourrade dans le dos, pas d’excuses. L’humiliation et la rage se lisent dans le regard du jeune homme. Pas de doute : la BAC s’est fait un nouvel ami chez les jeunes.