Les pacifistes pris au piège

dimanche 5 avril 2009 | 20:38 | Alain Peter

Inadapté et dangereux, le dispositif sécuritaire mis en place par les autorités a contribué à la multiplication des violences dans le quartier du Port du Rhin.

16h, samedi après-midi, dans le quartier du Port-du-Rhin : une partie des manifestants, plusieurs milliers de personnes, se retrouve pris au piège dans la rue du Port-du-Rhin. Impossible de retourner au point de départ de la manifestation car l’accès est barré par un cordon de CRS près d’un hôtel en proie aux flammes. Impossible aussi de faire demi-tour car dans l’autre sens un second barrage de CRS interdit aux manifestants de rejoindre le restant du défilé. Sur cette portion de rue, la police va démontrer l’inadaptation de son action face aux manifestants anti-Otan. Dans le bas de la rue du Port-du-Rhin, les manifestants sont calmes. Beaucoup sont assis et attendent qu’un chemin s’ouvre. Mais à 16h15, les policiers situés dans le haut de la rue chargent une petite minorité d’extrémistes des Black Blocks. La charge a pour résultats de réduire de moitié l’espace laissé aux manifestants et d’inciter les extrémistes à se mélanger aux pacifistes. Les CRS savent pourtant que les manifestants sont coincés à l’autre bout de la rue. En avançant, ils ne font qu’augmenter la pression. L’un d’entre eux explique que « nous ne pouvons pas laisser passer les manifestants sinon nous risquons d’être pris à revers par des extrémistes ». Mais au lieu de reculer pour éviter ce danger et laisser les manifestants sortir de la souricière, les CRS continuent d’avancer. Les Black Blocks érigent alors une barricade en palettes de bois. L’affrontement paraît certain.

Mains levées, comme en reddition

Toutefois, de la foule des manifestants s’avance un homme qui va parlementer avec l’officier responsable. Il obtient l’autorisation pour les pacifistes de sortir du piège. Les CRS ouvrent un passage dans lequel s’engouffrent les manifestants. Beaucoup passent les mains levées, comme en signe de reddition. Certains sont en larmes, d’autres lancent des regards haineux en direction des policiers. Pacifique dans son immense majorité, empêchée de défiler, acculée dans une souricière, la foule ne comprend pas l’action des policiers. Elle se sent humiliée et estime son droit à manifester bafoué. La situation profite à quelques excités embusqués au croisement avec la rue de la Minoterie. Ils profitent de l’écran de protection des manifestants pour lancer des projectiles sur les CRS. Ces derniers ripostent immédiatement et provoquent la panique parmi les manifestants qui passent au même moment devant eux. Les policiers profitent aussi de la situation pour procéder à des interpellations. Ils agrippent au passage certains jeunes. C’est le chaos le plus total quand quelques policiers sortent de leur cordon pour poursuivre deux jeunes. Plaquées au sol ou contre un mur, les personnes interpellées sont fouillées, menottées avant d’être toutes… relâchées. La scène se repète 4 ou 5 fois. A quoi bon acculer la foule, provoquer la panique, interpeller si c’est pour tout de suite relâcher des suspects ? Les CRS refusent de répondre. Les incohérences policières constatées dans la rue du Port-du-Rhin ne sont pas isolées. D’autres ont pu être observées quelques heures plus tôt au niveau du Pont de l’Europe qui enjambe le Rhin entre la France et l’Allemagne. Les manifestants côté français voulaient rejoindre leurs collègues de l’autre côté du fleuve. Mais, en violation des promesses de libre circulation faites par les autorités aux manifestants, des policiers allemands postés au milieu du pont empêchent tout passage. Des membres du Black Blocks en profitent pour prendre d’assaut le bâtiment des anciennes douanes resté sans protection policière. Sur le Pont de l’Europe, les policiers allemands laissent faire et ne bougent pas d’un centimètre.

Un hôtel saccagé, des habitants abandonnés

A 14h, un groupe d’extrémistes s’en prend à l’hôtel Ibis, situé dans le quartier du Port du Rhin. Ils défoncent les vitres et pénètrent à l’intérieur de l’établissement. Les habitants du quartier protestent en vain, des journalistes qui prennent des images sont menacés par les émeutiers. Les policiers sont absents. Scène similaire en face, à l’Office du tourisme et dans une pharmacie. Une dizaine de minutes plus tard, les CRS chargent les émeutiers. Tandis que des incendies se déclarent, ils les repoussent en direction du Jardin des deux rives où sont réunis les manifestants pacifistes. Les deux camps entament une bataille rangée, les uns projettent des gaz lacrymogènes, les autres des feux d’artifice et des pierres. Entretemps, le cortège des manifestants s’est mis en route, rejoint par les extrémistes revenus s’y protéger. C’est ce moment que choisit un convoi de police venu du centre ville pour couper la manifestation à hauteur d’un pont ferroviaire. Obligé de ralentir, il est pris à partie par des extrémistes qui le caillassent du haut du pont. Pour protéger le convoi, les CRS postés devant l’hôtel en flamme tirent des gaz lacrymogènes en plein dans le cortège. Comble de l’absurdité sécuritaire : pour se protéger entre eux, des policiers tirent en direction d’un convoi de police. Et tant pis si une manifestation pacifiste en fait les frais.