Ahmed Meguini, plus militant que jamais. « Il faut investir les partis politiques, les syndicats, les associations »

vendredi 18 octobre 2002 | 12:16 | Alain Peter

Le militant altermondialiste, sorti de prison mardi, après avoir purgé une peine de trois mois, revient sur les circonstances de son arrestation, sa détention et prouve qu’il n’a rien perdu de sa combativité.

Lors de votre sortie de prison, mardi dernier, vous avez affirmé que le pouvoir cherche à terroriser les militants. Estimez-vous avoir été un prisonnier politique ?

Ahmed Meguini. C’est exactement ça ! Le document, qui m’a été soumis pour me signifier mon placement en isolement total, prouve la condition politique de ma détention. Quand des militants sont passés à tabac, quand on envoie le groupe d’intervention de la police nationale déloger des manifestants qui occupent pacifiquement un local, quand on leur tire dessus au Flash Ball c’est pour criminaliser, faire peur et terroriser. Sinon comment dénommer cette violence ? C’est du terrorisme mené dans le but de faire taire, de museler les acteurs du mouvement social et politique. Cependant, ceux qui recourent à ces méthodes oublient qu’ils ne font pas plaisir aux 82 % des électeurs qui ont voté Chirac, mais aux autres, ceux de l’extrême droite.

Vous démentez catégoriquement avoir commis les actes qui vous sont reprochés. Comment avez-vous vécu votre arrestation et votre condamnation ?

Ahmed Meguini. Je le dis depuis le début et je le répète : je n’ai jamais frappé de policier. Le capitaine de police qui affirme que je lui ai fracturé le poignet est contredit par deux de ses collègues. Par ailleurs, les policiers affirment m’avoir vu au même moment en queue et en tête de cortège ! Les tribunaux n’ont pas osé ou pas voulu mettre en doute la parole d’un capitaine de police. Face à sa parole, la mienne n’a pas pesé lourd. Je ne crois pas que le policier m’a confondu avec un autre manifestant. Il sait que je ne l’ai pas frappé. Quand j’ai été arrêté, j’ai basculé dans un autre monde. Je me demandais ce qui m’arrivait : les menottes qui me blessent le poignet, la garde à vue, le procès, la prison. Au début, je me disais que les policiers croyaient vraiment que j’avais frappé l’un d’entre eux. Et puis l’évidence s’est imposée : c’est un coup monté.

Si vous n’avez pas agressé le policier, alors pourquoi la police s’en est-elle prise à vous ?

Ahmed Méguini. Le jour de mon arrestation, j’ai croisé ce capitaine de police avant qu’il ne soit agressé. On s’est regardés quelques secondes dans le blanc des yeux et j’ai pressenti que quelque chose se tramait contre moi. Il leur fallait arrêter quelqu’un et, pour eux, j’étais le coupable idéal : un jeune Beur, médiatique et classé parmi les meneurs de No Border. De plus, présentant le handicap d’être communiste et musulman. Ces qualités qui rendaient mon profil convenable après le premier tour de l’élection présidentielle se sont cette fois retournées contre moi.

Durant votre emprisonnement, vous avez été placé en isolement total pendant 38 jours. Comment avez-vous vécu cette épreuve ?

Ahmed Meguini. Quand on m’a montré un document pour me signifier mon placement en isolement total en raison de mes idées et parce que je risquais d’influencer les autres détenus, j’ai pris cela comme une gifle. Je ne pouvais pas croire ce que je lisais. Je n’imaginais pas cela possible dans notre démocratie : être en isolement pour des idées sur lesquelles personne ne m’a jamais interrogé. Mon quotidien, c’était une cellule 9 m2 pendant 22 heures sur 24, 2 heures de promenade par jour dans une cour de 20 m2. J’avais la télé. Pas de visites pendant 38 jours, exceptées celles de quelques députés, notamment de Muguette Jacquaint. J’ai dû prendre des médicaments, des antidépresseurs, car j’étais surexcité et je ne pouvais pas dormir. Je me suis replié sur moi-même. J’ai lu. J’ai réfléchi sur l’injustice. Celle qui me concernait et celle que je côtoyais en prison. J’ai aussi beaucoup écrit.

Avez-vous mesuré le retentissement qu’avait pris votre affaire et l’importance du mouvement de solidarité qui s’est enclenché ?

Ahmed Meguini. Tous les jours, je recevais une pile de lettres venant de partout : des pays d’Europe, des États-Unis, du Japon, etc. Parmi elles des lettres d’anciens déportés m’ont beaucoup ému. Tous ces gens me disaient qu’ils savaient que je n’avais rien fait. Cela m’a énormément réconforté. Au soir d’une de mes demandes de remise en liberté, j’ai regardé France 3 qui disait : « Ahmed Meguini reste en prison. » J’ai compris que si la télé citait comme ça mon nom, cela voulait dire que mon histoire intéressait. Mais je n’ai pas vraiment mesuré l’ampleur que prenaient les choses.

Vous avez lancé le Mouvement spontané, après l’élection présidentielle. Est-ce cet engagement qui vous à conduit jusqu’à Strasbourg, au camp No Border ?

Ahmed Meguini. Le seul message qu’on a voulu retenir de mon engagement après le premier tour de l’élection présidentielle, c’est mon refus de Le Pen. On voulait me cantonner dans un rôle de gentil anti-Le Pen alors que mon message portait plus loin : sur les raisons de l’émergence de Le Pen, sur la démocratie et son fonctionnement, etc. Au fond, le message porte sur la manière d’être citoyen, responsable de soi et des autres afin de construire un monde plus solidaire.

Le Mouvement spontané ne s’est donc pas arrêté après l’élection présidentielle. Nous avons participé à diverses manifestations à travers la France : soutien à José Bové, luttes contre des expulsions, etc. C’est lors d’une de ces rencontres que j’ai entendu parler du projet de camp No Border à Strasbourg. Celui-ci s’annonçait comme une sorte de laboratoire politique qui réunirait des personnes de toutes origines et appartenances politiques ou syndicales. Un lieu où l’on discuterait autogestion et responsabilité. C’est comme ça que je suis venu à Strasbourg, pensant que j’y resterai trois semaines. Finalement, je suis resté trois mois.

Depuis la dernière élection présidentielle, les partis politiques de gauche tentent de se reconstruire. Avez-vous envie de participer à ces débats ?

Ahmed Meguini. Absolument. Je veux en être. Il faut que les gens investissent les partis politiques, les syndicats, les associations pour les renouveler et changer la manière de faire de la politique. Celle-ci est réduite à un spectacle, une marchandise, un objet de consommation et de marketing. Les électeurs sont considérés comme des clients. Pour ma part, je ne veux pas me contenter de glisser un bulletin dans l’urne lors des élections. Le capitalisme prouve tous les jours qu’il ne fonctionne pas. Face à lui, on ne peut pas se contenter d’être dans l’opposition ou bien « contre ».. Il faut construire une alternative au capitalisme dans une Europe qui vire de plus en plus à droite. Je vais reprendre mes activités militantes, car il y a du boulot : des lois liberticides sont en train d’être votée.