À Strasbourg, Danone n’a pas tenu ses promesses

vendredi 20 avril 2001 | 12:23 | Alain Peter

Ancien employé de l’usine Danone de Strasbourg, fermée en 1996, Jacky Wagner constate que l’histoire se répète aujourd’hui chez LU. Il dénonce les prétentions sociales de l’entreprise et manifeste sa solidarité avec les salariés de Calais.

« Le social chez Danone, il n’en reste que le mot : il ne se transforme pas en actes ! » C’est en homme d’expérience que Jacky Wagner juge Danone et la réputation sociale de l’entreprise. Ancien employé de Danone-Strasbourg, Jacky Wagner a vécu, en 1997, la fermeture de son usine de produits laitiers dans des circonstances similaires à celles qui touchent aujourd’hui LU à Calais. Délégué syndical CGT, il a mené pendant près d’un an et demi la lutte des 97 employés contre la fermeture de leur usine. Un combat inégal que les Riboud, père et fils, ont fini par emporter en divisant les salariés.

Le 23 janvier 1996, Danone annonçait un plan de restructuration de sa branche de produits laitiers prévoyant la suppression de 297 emplois dans 7 établissements. Deux usines devaient fermer complètement au 31 décembre 1996 : celle de Seclin, dans le Nord, et celle de Strasbourg. Au début, Danone s’abritait derrière divers prétextes pour justifier sa décision de fermer l’usine de Strasbourg : le lait, le fioul, les salariés, tout serait trop cher en Alsace. Mais, lors d’un entretien avec Catherine Trautmann, l’ancienne maire de Strasbourg, Antoine Riboud a reconnu que l’objectif de Danone était de regrouper les activités de ses usines afin d’optimiser la rentabilité de la production. Pourtant, lors de ce même premier semestre 1996, le groupe Danone a réalisé un bénéfice net de 1,7 milliard de francs.

En 1995, les actionnaires de Danone avaient touché 435 millions de francs de dividendes. « Les salariés sont restés unis jusqu’à la fin de l’année 1996 sur la revendication du maintien de l’activité de l’usine, rappelle Jacky Wagner. Nous avons attaqué Danone en justice deux fois pour vice de forme de la procédure de fermeture et nous avons gagné à chaque fois. C’est un peu notre fierté d’avoir réussi, nous simples ouvriers, à mettre juridiquement en difficulté le plan social. » Mais le front syndical s’est lézardé, vers la fin 1996, avec la décision de la CFDT de négocier le plan social proposé par la direction. « Les gars ont lâché dès que Danone a annoncé des indemnités de licenciement de 300 000 francs. Certains ont même dépensé cette somme avant de la toucher », se souvient Jacky Wagner. À partir de là, Danone a pu dérouler son plan social : comme aujourd’hui à Calais, la direction promettait de proposer trois postes à chaque employé, à statut et à salaires comparables. Un poste dans le groupe Danone, mais dans une autre région que l’Alsace, et deux postes hors du groupe Danone mais en Alsace. « Ces promesses n’ont pas été tenues, ni en quantité, ni en qualité, s’insurge Jacky Wagner. Beaucoup de ces postes concernaient des emplois de week-end ou bien étaient moins bien payés. Une personne a accepté un poste à Lyon et revenait tous les week-ends à Strasbourg. Elle a fait une crise cardiaque dans sa chambre à Lyon. On peut dire que le stress engendré par sa situation l’a tuée. Nous avons écrit à Franck Riboud pour lui signifier qu’il portait une lourde responsabilité dans ce décès. Pour lui, les hommes ne sont que des pions que l’on peut déplacer sur un jeu d’échecs. »

Le 31 mai 1997, les derniers salariés de Danone Strasbourg ont été mis à la porte. À cette date, 44 personnes restaient à reclasser. La direction proposait 19 postes, rémunérés « au minimum à 80 % de l’ancien salaire ». Pour un salarié qui gagnait 8 000 francs par mois à Danone, cela signifiait que le groupe lui proposait un poste pour lequel il serait payé 2 500 francs de moins. Au total, la lutte aura eu pour effet de repousser de cinq mois la date de fermeture de l’usine. Ce délai n’a pas permis aux grévistes de renverser la vapeur. C’est en divisant les salariés et leurs syndicats grâce à la promesse d’importantes indemnités de licenciement que Danone a pu arriver à ses fins. La direction a aussi tiré parti du manque de détermination des responsables politiques. « Au début, ils ont critiqué la fermeture, puis ils ont béni le plan social signé par la direction et la CFDT et ils nous ont laissés tomber, résume Jacky Wagner. Mon conseil aux salariés de LU : comptez avant tout sur vous-mêmes et restez solidaires. Quant aux responsables politiques, il faut qu’ils soient beaucoup plus fermes avec les entreprises qui licencient. »

L’ancien de Danone prouve aussi qu’il n’a rien perdu de sa combativité. Avec d’autres anciens collègues, il se rappelle au bon souvenir de Frank Riboud en lui écrivant une lettre dans laquelle il annonce son soutien aux salariés de LU et appelle au boycottage des produits de Danone. « On va laisser faire jusqu’à quand ce genre de truc ? demande-t-il. Il faut dire à Danone : vos produits, on ne les achète plus aussi longtemps que vous fermez des usines. » Et pour être mieux entendu, Jacky Wagner sera à la manifestation de samedi, à Calais.