Suchard refuse de fondre pour Kraft Foods

vendredi 6 octobre 2006 | 12:25 | Alain Peter

Kraft Foods veut supprimer un tiers des emplois dans l’usine Suchard de Strasbourg. La multinationale se restructure en vue d’acheter Danone.

La réunion du comité central d’entreprise de Kraft Foods, aujourd’hui, à Vélizy, s’annonce animée. Face au numéro 2 mondial de l’agroalimentaire qui veut supprimer 123 emplois sur 380 dans son usine de chocolat Suchard de Strasbourg, les élus salariés vont brandir les résultats d’un audit. Réalisé par le cabinet Secafy Alpha, celui-ci souligne que « les efforts des salariés pour rendre le site compétitif n’ont pas eu de retour du groupe Kraft Foods ». L’explication réside dans la stratégie du groupe : « Rien n’est fait pour rendre le site compétitif, on enlève des produits à forte valeur ajoutée et on les remplace par des produits en fin de vie ou nature. »

Filiale du groupe américain Altria, qui contrôle aussi le cigarettier Philip Morris, Kraft Foods emploie 98 000 personnes dans le monde, dont 1 400 en France. En 2004, quatre des cinq syndicats signaient un accord de réduction des primes et de flexibilité du temps de travail. « En échange, la direction avait promis de rapatrier à Strasbourg 700 tonnes de production. Résultat : la rémunération a baissé de 1 200 euros par an et le volume de production continue de baisser… Alors pas question de nous faire berner une deuxième fois ! », affiche Miloud Brick, délégué CGT. « Aujourd’hui, la direction dit qu’en échange du plan social elle rapatriera 1 200 tonnes de production en 2008. Mais qu’est ce qu’on va faire d’ici 2008 ? », demande Patrick Gallien de la CFTC.

En 1990, quand Kraft rachète l’usine de Strasbourg, elle produit 27 000 tonnes de chocolat. Cette année, elle n’en produit plus que 9 000 tonnes. Entre-temps, Kraft Foods a transféré des fabrications à Lörrach (Allemagne), à Bludenz (Autriche) et chez des sous-traitants outre-Rhin. « Aujourd’hui, Kraft supprime un tiers de nos emplois, puis viendra la fermeture », craint Jean-Jacques Boehrer, de la CFTC. La suppression de 123 emplois à Strasbourg s’inscrit dans un programme de réduction des coûts engagé par la multinationale. En 2005, Kraft avait fermé trois usines en France, deux à Strasbourg et une au Havre. Début 2006, le groupe a annoncé 8 000 nouvelles suppressions d’emplois. Ce programme découle de calculs des dirigeants d’Altria qui voudraient vendre leurs parts (88 % dans Kraft Foods). Mais ils ne peuvent le faire à cause des problèmes judiciaires de Philip Morris. Depuis 1998, le cigarettier est englué dans des procès qui lui coûtent des centaines de millions de dollars d’amendes. La justice américaine souhaite qu’Altria garde Kraft Foods tant que durent ces procès, car la branche agroalimentaire offre une garantie pour le paiement des amendes du cigarettier. Or, depuis 2005, le nombre de nouvelles plaintes contre Philip Morris baisse. Du coup, Altria accélère ses préparatifs de vente de Kraft Foods. Devenu indépendant, Kraft Foods pourrait passer à l’étape suivante de son programme avoué : acheter le français Danone.

Rien n’oblige la direction de Kraft Foods à tenir compte de l’avis qu’émettra aujourd’hui le comité central d’entreprise. C’est pourquoi les syndicats comptent actionner un autre levier. En effet, le Code du travail oblige les groupes d’entreprises de plus de 300 salariés à négocier, tous les trois ans, un dispositif de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC). Entamée chez Kraft Foods France en mai dernier, cette procédure a été court-circuitée par l’annonce des suppressions d’emplois. Pour les syndicats, il n’y a pas lieu de discuter de suppression d’emplois tant que le GPEC n’a pas été négocié. Ils s’appuient sur la jurisprudence du tribunal de grande instance de Nanterre qui a suspendu, le 8 septembre dernier, un plan social de Cap Gemini au motif que toutes les modalités du GPEC n’avaient pas été épuisées. Les salariés espèrent ainsi gagner du temps pour organiser une table ronde avec tous les acteurs concernés : Kraft, État, élus et organismes publics. Et pour ne plus se retrouver seuls face au colosse.