Les gros bras du GIPN contre les manifestants

mercredi 4 septembre 2002 | 12:29 | Alain Peter

Le 23 août dernier, à Strasbourg, les autorités ont dépêché les forces de l’unité d’élite spécialisée dans les prises d’otages pour mettre fin à l’occupation pacifique d’un bâtiment public par 17 personnes.

« Les policiers du Groupe d’intervention de la police nationale sont entrés dans la salle, bouclier en avant, cagoulés, armes au poing. » Face à eux, Roland et ses 16 camarades venus occuper, vendredi 23 août, des locaux du ministère de la Justice, à Strasbourg, pour protester contre les conditions d’incarcération et le placement en isolement total d’Ahmed Meguini (voir l’Humanité du 28 août). « Sur le coup, je n’ai même pas eu peur. Ça me paraissait tellement énorme de voir arriver le Groupe d’intervention de la police nationale (GIPN). » Roland affirme que des agents de la brigade anti-criminalité (BAC) l’ont ensuite passé à tabac. « Ils m’ont jeté à terre aux toilettes, tapé dans le ventre et sur la tête. Ils m’ont relevé, frappé sur la tempe, et ma tête a cogné contre le bord des toilettes. » Pour finir, Roland a été ligoté et emmené au poste de police.

Le témoignage de Roland traduit l’immense contraste entre une occupation pacifique de locaux par des militants et la violente répression de leur mouvement. Symbole de cet emploi disproportionné de la force : le recours au GIPN. Rattachée directement au préfet, cette unité d’élite intervient dans des cas de prises d’otages, de retranchement de forcenés ou de mutinerie de détenus. Des situations qui nécessitent un recours à la force pour venir à bout de personnes armées et violentes. « Appeler le GIPN pour mettre fin à une occupation pacifique de locaux, c’est comme utiliser un bazooka pour écraser une fourmi », ironise Alain Orounla, l’avocat des 17 manifestants. Un étonnement partagé par de nombreux policiers. « Le GIPN n’a rien à voir dans une affaire comme ça, affirme Christophe Raphel, secrétaire de la CGT police de Paris. Il ne devrait être appelé qu’en dernier recours. Ce qui est arrivé à Strasbourg me semble être un dévoiement du GIPN. »

Secrétaire général adjoint du SNOP, le principal syndicat des officiers de police, Dominique Achispon pointe l’existence de « deux poids, deux mesures ». « Je ne comprends pas que la justice puisse envoyer le GIPN contre des manifestants politiques alors qu’elle agit moins sévèrement contre les petits larcins de la vie quotidienne comme les voitures brûlées ou les agressions contre les personnes âgées. Ces derniers me paraissent pourtant plus graves que l’occupation de locaux. Et demain, demandera-t-on au GIPN d’intervenir dans les églises occupées par des sans-papiers ? »

Pour justifier le recours au GIPN le 23 août, le procureur de la République a parlé de prise d’otages à l’encontre de trois employés. Lui-même reconnaît pourtant que l’occupation a été non violente. Au moment de l’occupation et lors du procès, ces trois employés ont même affirmé être restés de leur plein gré dans les locaux. Dans ces conditions, qui a ordonné au GIPN d’intervenir et pourquoi, alors qu’aucune urgence ou danger ne le justifiait ? · la préfecture de Strasbourg, on refuse de répondre à ces questions sous le prétexte que « c’est une affaire judiciaire » et qu’« il n’y a plus rien à dire ».

Plus loquace, la Direction générale de la police nationale explique que « dans un cas évident comme celui d’un forcené retranché, la décision d’activer le GIPN est prise au niveau local par le préfet et le directeur départemental de la sécurité publique. Mais dans une situation hors normes, le préfet sollicite d’abord l’avis du ministère de l’Intérieur, à Paris ». « Hors normes », telle était bien la situation à Strasbourg. D’ailleurs, selon nos informations, le parquet de Strasbourg et la préfecture du Bas-Rhin ont bien sollicité l’avis des ministères de la Justice et de l’Intérieur avant d’ordonner l’intervention du GIPN. Du coup, d’une simple affaire de police, l’affaire prend une tournure politique : pourquoi ces autorités ont-elles décidé d’agir contre des manifestants pacifiques comme s’ils s’agissaient de dangereux criminels ?

La réponse se trouve dans la plaidoirie du procureur de la République lors du procès des 17 manifestants, le 26 août dernier. Expliquant ses motivations, il a évoqué la nécessité de « porter un coup d’arrêt à ce genre de comportement particulièrement préjudiciable à l’ordre public ». Le comportement décrit par le procureur n’est pas celui de la prise d’otages, mais celui qui consiste à « entrer dans une administration et à n’en sortir que si l’on obtient satisfaction ». En clair : le procureur a voulu réprimer le fait d’occuper des locaux pour faire entendre une revendication. Et comme aucun texte juridique n’interdit d’occuper un local administratif, la solution pour réprimer les manifestants a consisté à faire intervenir le GIPN, au risque de criminaliser l’action politique. Plus grave encore, le parquet de Strasbourg s’entête : il vient de faire appel dans cette affaire.

En agissant de la sorte, les ministères de la Justice et de l’Intérieur envoient un message inquiétant à tous les acteurs de mouvements syndicaux et politiques. Ces derniers ne s’y trompent pas et suivent de près le dossier des manifestants de Strasbourg. « Quoi que l’on pense de ces manifestants et de leurs formes d’action, ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est la question des droits et libertés fondamentales et syndicales, affirme Claude Leclerc, de la CGT du Bas-Rhin. Des salariés qui occupent leur entreprise pour sauvegarder leur emploi, leur outil de travail, l’intérêt économique de leur région, seront-ils considérés demain comme des délinquants de droit commun et amenés à comparaître aux assises ? La CGT appelle les salariés et tous les démocrates à la vigilance et à la mobilisation pour défendre les droits et libertés syndicales, les valeurs de la démocratie. »