Des citoyens passionnés

mercredi 13 avril 2005 | 12:31 | Alain Peter

Débat. Cinq eurodéputés, dont Francis Wurtz et Daniel Cohn-Bendit, débattent du traité européen devant une salle bondée.

Des travées prises d’assaut, des centaines de personnes refoulées : le Théâtre national de Strasbourg (TNS) a connu lundi soir une affluence exceptionnelle. Raison de cette agitation : un débat sur la constitution européenne, organisé par l’association les Rencontres de Strasbourg. Profitant d’une session du Parlement européen, l’association avait convié les eurodéputés communiste Francis Wurtz, socialiste Arif Kader, Verts Daniel Cohn-Bendit, libéral Jean-Louis Bourlanges et villiériste Paul-Marie Coûteaux. Le débat fut singulièrement introduit par Jean Quatremer, journaliste à Libération, qui se lança dans un surprenant plaidoyer proraité. Acteur d’un soir, arpentant la scène de long en large, Jean Quatremer se mit à dénoncer d’une voix crescendo « la tendance à parler de tout, sauf d’un traité qui pose des règles du jeu ». Et de souhaiter que la discussion, « ce soir, porte sur la manière dont le traité répartit les pouvoirs en Europe ». Étonné, puis excédé, le public entama une bronca qui renvoya Jean Quatremer sur son siège. Avis aux animateurs de débats sur la constitution européenne : une présentation partiale des enjeux peut se retourner contre son auteur.

Premier à intervenir, Arif Kader tire sur les opposants au traité. « Par quel tour de passe-passe le « non » serait-il européen ? Non, il n’est pas européen, comme il ne l’a jamais été par le passé de la construction européenne », affirme-t-il. Francis Wurtz lui répond qu’il y a au PCF « une continuité dans sa position contre l’Europe libérale, mais une rupture avec le discours souverainiste ». Puis, il conteste les propos de Jean Quatremer : « Dans les débats, on ne parle que de la constitution, texte en main. » Selon lui, « c’est une bêtise de croire que la constitution ne fixe que des règles du jeu. Elle intègre un modèle de société libérale ». Jean-Louis Bourlanges fait part de son « embarras devant la manière confuse dont sont posées les questions et apportées les réponses ». Cette confusion s’expliquerait par « le télescopage de 3 niveaux : des problèmes de transfert de souveraineté, la consolidation de l’Union dans le sens d’une économie sociale de marché, les modifications institutionnelles ». Paul-Marie Coûteaux se défend d’être opposé à tout transfert de souveraineté. « Je suis pour certains transferts. À condition qu’ils soient révocables », distingue-t-il. Chantre de la nation, il affirme qu’« il n’y a pas de souveraineté populaire, il n’y a pas de droit si la souveraineté nationale disparaît ». Daniel Cohn-Bendit fait ensuite mine de s’étonner de la tournure du débat en France : « Les syndicats européens ne savent-ils pas lire puisqu’ils sont pour le traité ? Il n’y a qu’en France que des syndicats soient contre. » Pour Daniel Cohn-Bendit, ce texte offre « la possibilité d’approfondir l’économie sociale de marché contre l’économie de marché ». « Se pâmer comme ça devant l’économie sociale de marché, franchement, quand on voit la façon dont les choses tournent en Allemagne, lui rétorque Francis Wurtz. En réalité, ce texte subordonne le social à l’économie de marché. Si le « non » passait, ce serait un appel d’air pour les forces progressistes en Europe. » Au contraire, « si le « non » l’emportait, il n’y aurait pas la moindre chance pour que surgisse en Europe une possibilité de négocier un traité meilleur », assure Jean-Louis Bourlanges. Le député libéral veut rassurer sur la question des services publics : « Il faut se mettre à l’écoute des pays européens dans lesquels cette notion prend une autre forme. Rien n’oblige à ce qu’un service public soit assuré par un organisme public. L’expression service d’intérêt économique général (SIEG) est la transcription de la notion de service public dans la constitution européenne. »

Puis le public prend la parole. Cinq interventions, autant de prises de position contre le traité. Et la parole revient aux eurodéputés. Jean-Louis Bourlanges argumente sur les avantages qu’offre le traité quant à « la création de moyens d’action unifiés sur le plan international ». Francis Wurtz tacle « une Commission européenne incapable de comprendre ce qui monte dans l’opinion publique, incapable d’esprit critique sur ses propres actions. Si on veut une remise en cause des choix libéraux, il faut une irruption des citoyens dans le débat européen. Nous sommes devant une occasion historique d’ouvrir le débat de fond ». Au bout de deux heures, une certitude : les citoyens se prennent de passion pour le débat sur la constitution européenne.