Un chercheur pris la main dans l’éprouvette

mardi 11 avril 2006 | 12:37 | Alain Peter

Surpris par les douaniers alors qu’il emmenait en Chine un produit sensible mis au point dans son laboratoire, un chimiste strasbourgeois fait l’objet d’une enquête judiciaire.

Émoi dans le monde des chercheurs en chimie. Un éminent directeur de recherche de l’institut de chimie de Strasbourg fait l’objet d’une enquête judiciaire préliminaire ouverte par le procureur de la République. Sa faute : avoir voulu se rendre en Chine avec un produit mis au point dans son laboratoire, mais pour lequel il n’a pas demandé d’autorisation de sortie de France. Contacté par l’Humanité, le chercheur n’a pas souhaité s’exprimer publiquement. Il évoque toutefois, pour expliquer son geste, des négligences et une maladresse.

Le chercheur a été contrôlé par un douanier, le matin du samedi 8 avril, à l’aéroport de Strasbourg. Il s’apprêtait à s’envoler pour Paris, puis en Chine. Lors d’une banale fouille de bagages, le douanier aurait trouvé un flacon contenant quelques dizaines de milligrammes d’une poudre blanche. Il s’agirait d’une substance mise au point par le chercheur dans son laboratoire et pouvant avoir des applications thérapeutiques dans le traitement des maladies neurodégénératives, telle l’Alzheimer. Le chercheur n’ayant pu présenter de document l’autorisant à exporter ce produit, il a été placé en garde à vue et entendu par la police avant d’être libéré le soir même.

Mis à la retraite d’office

De nationalité française, né au Cambodge, et parlant couramment le chinois, le chercheur ne faisait pas mystère de sa destination. Il avait obtenu du directeur de l’institut de chimie, Rémy Louis, un ordre de mission pour aller en Chine, un pays dans lequel il s’est déjà rendu des dizaines de fois. Par ailleurs, le site Web du consulat de France à Canton confirme que le scientifique, spécialiste en « chimie des substances naturelles, centre de neurochimie CNRS, Strasbourg », était bien attendu à Canton et Shenzhen du 9 au 16 avril, dans le cadre d’une « mission cellules souches » organisée par le service culturel (1). Mission annulée depuis…

En revanche, le chercheur reconnaît qu’il n’a pas respecté les procédures de l’organisme de recherche qui régissent la sortie de produits de ses laboratoires. Selon le pays de destination et la nature du produit, un chercheur qui veut emmener à l’étranger un composant élaboré au sein du CNRS doit au préalable obtenir une autorisation écrite de la part du directeur de son institut. « Des tests sont encore en cours pour vérifier quel produit il a voulu emmener. Mais s’il s’agit bien du produit auquel nous pensons, je n’aurais sans doute pas décidé seul de délivrer une autorisation de sortie si le chercheur m’en avait soumis une, affirme Rémy Louis. J’aurais sollicité l’avis de la direction générale du CNRS à Paris. » Pour Rémy Louis, « il y a inadéquation totale entre l’ordre de mission que m’a présenté le chercheur et les produits qu’il a transportés ». Le CNRS a déjà sanctionné le chercheur en le mettant d’office à la retraite. Âgé de soixante-six ans, il était jusque-là autorisé à poursuivre ses activités.

Il revient à l’enquête judiciaire d’établir les raisons pour lesquelles le chercheur a voulu emmener ce produit en Chine. Et pourquoi il n’a pas demandé d’autorisation de sortie. En attendant, cette affaire illustre la difficile conciliation entre la liberté du chercheur, amené à voyager et à échanger avec des collègues étrangers, et les intérêts de ses bailleurs de fonds, en l’occurrence le CNRS et l’État. Ces derniers veulent toucher les éventuels dividendes de leur investissement. Ils se fondent sur leur droit à la propriété intellectuelle sur un produit qui aurait fait l’objet d’un brevet au nom de l’université Louis-Pasteur de Strasbourg. La méfiance que suscite l’espionnage scientifique mené par la Chine ne pouvait alors qu’aiguiser les doutes. Surtout dans le cas de produits aussi prometteurs, dont les retombées financières potentielles sont considérables. Pour Rémy Louis, « un scientifique détient un savoir considérable, il n’en reste pas moins un citoyen comme les autres. Donc il doit se plier à des règles simples car ses travaux sont peut-être la clé de développements et d’emplois. Et je n’ai pas envie que ces derniers se fassent ailleurs ».

Faille dans le contrôle

L’affaire met aussi en lumière une faille dans les procédures de contrôle du CNRS. Il s’avère qu’un chercheur peut obtenir de sa hiérarchie un ordre de mission pour l’étranger sans indiquer s’il envisage de sortir de France avec un produit sensible. En effet, sur un formulaire d’ordre de mission, le chercheur indique seulement la destination et le motif de son voyage. L’autorisation de sortie d’un produit fait l’objet d’un autre formulaire que le chercheur remplit dans un deuxième temps. Ainsi, que ce soit de bonne foi ou bien volontairement, une fois obtenu son ordre de mission, le chercheur peut « oublier » de demander une autorisation pour sortir un produit. Sans que sa hiérarchie n’y voie goutte.