Un mémorial pour assumer le passé

mercredi 22 juin 2005 | 12:41 | Alain Peter

Motif à polémiques, sujet de silences coupables, l’histoire récente de l’Alsace est dorénavant l’objet d’un musée qui entend présenter cette période sans tabou. Sa réalisation n’est pas allée sans contradictions et sans heurts.

Tout évoquer, ne rien passer sous silence. Une gageure quand le sujet porte sur l’histoire de l’Alsace-Moselle, de 1870 à nos jours. Une région dont les habitants ont changé quatre fois de nationalité en soixante-quinze ans et ont connu trois guerres entre la France et l’Allemagne. Samedi dernier, anniversaire de l’appel de Londres du général de Gaulle, le Mémorial d’Alsace-Moselle a relevé le défi. Situé à Schirmeck, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg, il veut présenter toutes les facettes de cette histoire, surtout aux jeunes générations. Cependant, son ouverture est placée sous le signe d’un paradoxe : si les personnes qui revendiquent une part dans la paternité du projet de mémorial sont nombreuses, en revanche rares sont celles qui assument sa réalisation. Du lieu d’implantation du mémorial à son rapport avec les acteurs de l’histoire et les historiens : la réalisation de cet outil pédagogique fait l’objet de controverses.

L’idée de créer un mémorial remonte au début des années quatre-vingt-dix. Résistant et ancien ministre des Anciens Combattants sous Valéry Giscard d’Estaing, André Bord propose en 1993 la création d’un lieu « pour comprendre ce qui s’est passé en Alsace-Moselle depuis 1870, car on racontait n’importe quoi ». « On » désigne les responsables politiques et les médias. « La classe politique se désintéressait pour l’histoire particulière de l’Alsace-Moselle, tout en montrant ses habitants du doigt. Des Alsaciens-Mosellans n’ont-ils pas participé sous l’uniforme allemand au massacre d’Oradour-sur-Glane ? Le Pen ne leur doit-il pas ses meilleurs résultats électoraux ? Ce discours dégageait l’idée que les Alsaciens-Mosellans sont douteux ». En 1999, Jean-Claude Masseret, secrétaire d’État aux Anciens Combattants dans le gouvernement Jospin, valide l’idée. Il charge le préfet du Bas-Rhin de contacter l’historien André Wahl, auteur en 1984 d’une exposition sur le 40e anniversaire de la libération de Strasbourg. « Un matin, j’ai reçu un coup de fil du préfet, se souvient André Wahl. Il avait reçu pour instruction d’étudier la faisabilité historique d’un mémorial. Ce qu’il fallait entendre par mémorial, il n’en savait rien. »

Autour d’André Wahl se constitue un comité scientifique et d’éthique composé d’une vingtaine d’hommes politiques et d’universitaires de la région. Le comité rédige une trame historique allant de 1870 à nos jours. Elle englobe les trois guerres franco-allemandes et la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Le but est de rappeler que les Alsaciens-Mosellans ont changé quatre fois de nationalité en soixante-quinze ans et qu’ils comptent parmi les principaux bénéficiaires de la paix et de la construction européenne. Cette trame fait l’unanimité. Cependant, les controverses commencent dès qu’il faut passer à la réalisation du mémorial.

La première controverse concerne son lieu d’implantation. Quatre villes font acte de candidature : Cernay, Phalsbourg, Schirmeck et Strasbourg. Le comité recommande de choisir Strasbourg afin de faciliter l’accès du public. Mais aussi pour que le mémorial ne voisine pas le camp de concentration du Struthof (voir article ci-joint). Ce choix heurte Philippe Richert, président UMP du conseil général du Bas-Rhin, qui soutient la candidature de Schirmeck. « Il est vrai que la proximité avec le camp du Struthof fait porter une ombre lourde sur l’ensemble de la période historique dont traite le mémorial, reconnaît Philippe Richert. Mais, en même temps, le Struthof fait partie de l’histoire. Les visiteurs pourront se rendre en une seule journée au mémorial et au camp de concentration. Cela les aidera à avoir une meilleure compréhension de cette période. » Des considérations économiques jouent aussi en faveur de Schirmeck et de sa vallée, traumatisée par la perte de milliers d’emplois industriels ces dernières années. Au final, Schirmeck l’emporte par défaut car Strasbourg lui cède sa place.

La deuxième controverse porte sur les rôles des anciens combattants, des historiens, du chef de projet, du muséographe. Elle commence peu de temps après la prise en main du projet par les collectivités locales. En effet, d’une réflexion initiée par le ministère des Anciens Combattants, le mémorial devient en 2001 un projet porté par un syndicat mixte dans lequel le conseil général du Bas-Rhin joue un rôle clé. Devenu premier financeur du mémorial, le conseil général du Bas-Rhin fait nommer Jean-Paul Verdier, un proche de Philippe Richert, au poste de chef de projet. Dans un premier temps, Alfred Wahl se voit confirmé dans ses fonctions de président du comité scientifique et d’éthique. Mais ses relations se détériorent avec Jean-Paul Verdier. « Le conflit est apparu au moment où il fallait choisir les documents qui seront exposés, affirme Alfred Wahl. Je souhaitais pouvoir vérifier le récit, les légendes des illustrations, les sources pour éviter que des erreurs s’y glissent. Les personnes qui ont été chargées de ce travail ne sont pas des spécialistes. Elles ne sont pas en situation d’avoir la responsabilité d’un récit historique aussi complexe. Mais Verdier ne m’a pas laissé faire. Donc je suis parti. »

Du coup, les expositions du mémorial ne bénéficient pas d’une validation par des historiens. De leur côté, les associations d’anciens combattants se plaignent d’être écartées du projet. « Comment peut-on se passer de l’avis des 90 000 anciens combattants recensés dans les fédérations du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de Moselle, de l’Union française des anciens combattants (UFAC) », fulmine André Bord. Président d’honneur de la brigade Alsace-Lorraine, Bernard Metz, adresse un mémorandum en 2003 à Philippe Richert. « Je relevais des anachronismes dans le projet du muséographe, raconte Bernard Metz. Par exemple, dans la scène qui présente l’évacuation de Strasbourg, il envisageait de recourir à des annonces par haut-parleurs alors qu’il n’y en avait pas eu. » Ce mémorandum est resté sans réponse, selon Bernard Metz. « Je comprends qu’un muséographe veuille garder une certaine liberté de manoeuvre, mais il aurait dû y avoir au moins une écoute, une discussion », regrette-t-il.

Face aux critiques, les constructeurs du mémorial affirment qu’ils respectent la trame historique rédigée par le comité. Mais ils revendiquent une prise de distance par rapport aux anciens combattants et aux historiens. Muséographe du mémorial, Marcel Meyer souligne que son travail, c’est « faire des choix. À certains endroits, j’ai dû me résoudre à des partis pris pédagogiques » contre l’avis des historiens. Au sujet des anciens combattants, Jean-Claude Verdier affirme que « chacun voulait voir figurer ici son histoire. Ils ont du mal à voir l’histoire de l’autre. Mais, à présent, il apparaît qu’un lieu d’histoire peut les résumer tous ».

Au vu de l’attente que suscite le mémorial en Alsace-Moselle, il est certain que le moindre détail aura une importance cruciale. Qu’une erreur historique se glisse dans la muséographie et l’opprobre rejaillira sur ceux qui ont pris le parti de se passer de la validation des historiens. Cependant, un autre danger, plus sournois, guette le mémorial : que seuls des Alsaciens et des Mosellans le visitent, tandis que le camp du Struthof et le Centre européen du résistant déporté attirent un public extra-régional. Les deux musées se font face, sur les deux flancs de la vallée de Schirmeck. Un quart d’heure en voiture suffit pour aller de l’un à l’autre. Pour autant, le visiteur de Toulouse, de Berlin ou de Prague, sous le choc d’une visite au Struthof, s’intéressera-t-il à un musée dédié à une région particulière ? Au vu du manque de coopération et d’échanges entre les promoteurs du mémorial et ceux du Centre européen du résistant déporté, ce danger est réel.