Ségolène Royal séduit autant qu’elle agace

vendredi 22 décembre 2006 | 12:42 | Alain Peter

Lors de son premier « débat participatif », à Strasbourg mercredi, la candidate socialiste a critiqué les « licenciements inciviques ». Et écouté les questions sans y répondre.

Salariée, Marie est conquise par Ségolène Royale. « Super, bien parlé. Et quelle belle femme ! », commente-t-elle. Deux heures qu’elle attend la candidate socialiste avec l’espoir qu’elle dénonce le plan de 123 suppressions d’emplois annoncé par Kraft Foods (l’Humanité du 6 octobre 2006). Cela ne sera pas le cas mais Ségolène Royal dit vouloir « se battre à côté » des salariés pour qu’on « n’accepte plus les licenciements inciviques ». Entourée d’une nuée de journalistes, elle explique que, selon elle, la puissance publique peut intervenir. « L’État peut mettre en place des règles d’un dialogue social pour que les salariés et les pouvoirs publics soient informés à l’avance des intentions d’une entreprise au lieu d’être placés devant le fait accompli. » Même si être mieux informé n’évite pas les plans de licenciements, le discours séduit. « Vous avez vu ? Ségolène va vers les salariés. Ce sont eux qui l’intéressent, pas la direction. Sa visite prouve que ce n’est pas nous qui menaçons la survie de l’entreprise, mais bien la direction qui envisage de fermer le site », se réjouit Patrick Gallien, délégué CFTC. Les salariés sont surtout satisfaits du coup de projecteur médiatique provoqué par la venue de la candidate, car, pour le reste, « on sait bien que le plan de licenciement va se poursuivre », glissent plusieurs d’entre eux.

« Elle prend des notes »

Une demi-heure plus tard, encadrée par des salariés de Suchard, Ségolène Royal entre dans le complexe sportif d’Illkirch Graffenstaden, seule municipalité socialiste de la communauté urbaine de Strasbourg. Près de 1 500 personnes l’accueillent avec ferveur pour ce premier « débat participatif » consacré à la vie chère et au pouvoir d’achat. Dans la salle, toute référence au rose socialiste a disparu. En veste blanche, la candidate explique vouloir faire « cheminer le projet présidentiel » en donnant la parole aux citoyens. Puis elle s’assoit pour écouter des interventions. Pendant une heure, Jacques Bigot, le maire socialiste d’Illkirch, donne la parole à 8 « témoins » (syndicalistes, dirigeants d’associations, etc.), sollicite une dizaine de questions, met en scène des ténors du Parti socialiste (Henri Emmanuelli et Jean-Marc Ayrault). Pour Emmaüs, Martin Hirsch prône l’instauration d’un « revenu de solidarité active ». Percevant l’impatience de la salle, Jacques Bigot explique que Ségolène Royal prend des notes et répondra plus tard aux questions. En réalité, elle ne répondra pas et le débat promis n’a pas lieu. Car, lorsque la candidate monte sur la tribune, c’est pour délivrer un discours d’une heure, seulement émaillé de références aux propos tenus dans la salle.

« Je me croyais à la messe »

D’une voix monocorde et forcée, elle égrène les trois domaines dans lesquels la puissance publique doit « assumer ses responsabilités » : l’investissement dans l’avenir, le renforcement du dialogue social, la sécurisation des parcours professionnels. Ponctuée de « Si je suis élue… », le discours énumère des intentions. La candidate annonce par exemple « un plan massif pour l’innovation et la recherche », mais n’indique pas son montant ni sa destination ; elle évoque la création de centaines de milliers « d’emploi tremplins » pour les jeunes, sans évoquer leur statut ni leur rémunération ; elle veut « prouver aux Français que le capital sera définitivement plus taxé que le travail » et affirme souhaiter « que l’Europe ne soit pas ouverte à tous les vents du libéralisme destructeur ».

À l’issue de son discours, Ségolène Royal s’éclipse sans tarder. Les participants, eux, s’acheminent vers le tramway et font le bilan. La déception l’emporte. « C’était très bien la première partie avec Bigot, concret, vivant. Mais pourquoi Ségolène n’a-t-elle pas répondu aux questions ? » demande une étudiante. « Par moments, je me croyais à la messe à entendre l’évangile », déplore une militante. « Sa veste blanche renforce cette impression, lui répond son amie. Et puis il faut qu’elle travaille sa voix, elle la force trop. » Quelques minutes plus tard, les voyageurs passent à d’autres sujets de conversation. Ségolène Royal semble déjà oubliée. Comme si la soirée avec la candidate socialiste ne valait pas d’être discutée plus longtemps.