Restructuration en cascade pour les 1 500 salariés d’Illkirch.

mercredi 2 octobre 2002 | 12:48 | Alain Peter

Alcatel envisage de se séparer du site de production d’Illkirch, près de Strasbourg. 670 emplois sont en jeu.

Comment se débarrasser d’un site de production avec l’accord de ses salariés ? C’est l’équation que tente de résoudre la direction d’Alcatel dans son usine d’Illkirch, près de Strasbourg. Réuni aujourd’hui, un comité d’entreprise extraordinaire doit débattre des projets de la direction alors qu’Alcatel vient d’annoncer 9 000 nouvelles suppressions d’emploi dans l’ensemble du groupe (l’Humanité du 24 septembre).

A Illkirch, Alcatel emploie près de 1 470 personnes dans une usine à l’architecture futuriste. Les employés se partagent entre la recherche et développement (400 salariés), les services (400 salariés) et la production (près de 670 salariés). Spécialisée dans la production de téléphones mobiles, cette dernière semblait promise à un bel avenir, il y a à peine un an. En juin 2001, la direction annonçait un ambitieux projet de reconversion vers l’optronique. Aux dires de la direction, rien n’était alors plus urgent que d’arrêter de produire des téléphones pour se lancer dans un secteur selon elle très prometteur. Au point qu’Illkirch ne semblait pas concernée par les discours du PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk, sur la création d’une « entreprise sans usines ». Un an et le krach de la fièvre des nouvelles technologies plus tard, la direction a changé de discours : aux oubliettes la reconversion vers l’optronique dont le marché s’est effondré, voici le projet de diversification vers de « nouvelles activités ».

Le hic, c’est que cette nouvelle version de la reconversion ne serait que le prélude à une externalisation. « La vocation des nouvelles activités est de rejoindre un groupe spécialisé extérieur à Alcatel, précise Bernard Cammas, directeur des ressources humaines de l’usine d’Illkirch. Il n’y a pas de possibilité de développer un projet industriel en interne à Alcatel. Le marché du téléphone mobile est stable, celui des composants optiques s’effondre. Quant aux téléphones nouvelles générations, l’UMTS, Alcatel a décidé, il y a deux ans, de ne pas s’engager seul dans le développement de terminaux qui supposerait des investissements très importants pour des résultats aléatoires. » La faute, selon M. Cammas, à « la mondialisation qui entraîne l’entreprise à se spécialiser pour exister parmi les 4-5 leaders mondiaux ». Le dirigeant souligne aussi que la valeur d’un produit tient de plus en plus à la recherche et de moins en moins à la production. Et de conclure : « Soit on subit cette tendance, et on est face à des suppressions d’emplois, soit on sauve l’outil industriel en le diversifiant sur des créneaux différents de ceux d’Alcatel. »

« Le discours de la direction est une hérésie économique totale », s’insurge Jean-Pierre Clavaud, représentant CGT au comité de groupe d’Alcatel. « Selon elle, il existerait un »cour de métier« sur lequel il faudrait se spécialiser : la recherche-développement de nouveaux réseaux et les services. En réalité, elle cherche à satisfaire les exigences des milieux financiers, car ces secteurs peuvent offrir des taux de rentabilités à deux chiffres contre 3 à 4 % en industrie. Quant à l’argument selon lequel il faudrait refiler des productions à des spécialistes qui savent mieux les gérer qu’Alcatel, il ne résiste pas à l’expérience : les repreneurs ne viennent que pour prendre les activités d’Alcatel. » Pour Jean-Pierre Clavaud, « les télécoms, c’est un tout : de l’étude à l’installation en passant par la fabrication des réseaux. De plus, la diversification des activités représente une sécurité, car des pertes dans un secteur peuvent être compensées par des gains dans un autre ». Par conséquent, « l’externalisation n’est pas une fatalité. Le désengagement industriel est plus voulu que subi par Alcatel ».

Pour apaiser les craintes des salariés, la direction propose aux syndicats d’Illkirch de signer un « accord de méthode ». Selon Bernard Cammas, il s’agit d’« associer plus étroitement le personnel au projet de reconversion, car il nous semble préférable, dans un souci d’efficacité, d’établir une méthode de travail et un calendrier communs ». Négocié en dehors des procédures prévues par le Code du travail, cet accord de méthode court-circuite une prérogative importante du comité d’entreprise. En effet, la loi de modernisation sociale l’a doté d’un pouvoir de contre-propositions. Par exemple, au lieu d’avaliser le projet d’externalisation, il pourrait proposer le maintien de la production industrielle d’Illkirch au sein d’Alcatel. On assisterait alors à un débat projet contre projet entre la direction et le comité d’entreprise. La direction a de bonnes chances d’éviter ce débat si elle convainc les syndicats de signer un accord de méthode sur son projet de reconversion-externalisation. Car on imagine mal le comité d’entreprise contester ce projet si les syndicats s’entendent par ailleurs avec la direction sur ses modalités d’application.

Conscients des enjeux, les syndicats d’Illkirch hésitent. Majoritaire, la CFDT semble prête à sauter le pas, suivie par la CFE-CGC. Secrétaire CFDT du comité d’entreprise, Alain Hurstel ne se fait « pas d’illusions sur le maintien d’une activité industrielle à Illkirch au sein d’Alcatel : on est dans la logique de désengagement ». Selon lui, « il existe une chance de reconvertir le site vers la logistique et l’électronique pour automobile. Mais Alcatel doit se donner le temps de réussir cette reconversion en s’engageant à fournir du travail à Illkirch au moins jusqu’en octobre 2003 ». Un engagement que Bernard Cammas refuse de prendre. Tout ce qu’il promet, c’est que « si nous réussissons la reconversion industrielle d’Illkirch à hauteur de 50 % d’ici fin 2003, alors Alcatel accompagnera en fournissant le complément ». La CFDT conditionne aussi sa signature au renouvellement d’un accord sur le congé de fin de carrière (CFC). Celui-ci permet le départ des salariés de cinquante-cinq ans, Alcatel continuant de leur verser environ 75 % du salaire jusqu’à la retraite.

De son côté, Dominique Schaeffer, délégué syndical CGT, rappelle que « dans les autres anciennes usines d’Alcatel, les tentatives de diversifier les activités industrielles en dehors du groupe n’ont produit de la charge que pour quelques dizaines d’emplois. Dans ces conditions, je vois mal comment la direction pourrait trouver assez de travail pour les 670 salariés de la production à Illkirch ».