Poste : « On vide la mer avec une cuillère »

vendredi 8 décembre 2006 | 12:50 | Alain Peter

Livreur chez ColiPoste à Strasbourg, Pierre doit distribuer vingt-trois colis à l’heure. Un objectif impossible à atteindre, sauf à enfreindre les procédures.

Un paquet, une adresse, une signature. Et ainsi de suite avec près d’une centaine de colis, de la grosse enveloppe à 100 grammes au grand paquet de 12 kilogrammes. En ce matin de décembre, Pierre (1) livre son lot quotidien de colis dans le sud de l’agglomération de Strasbourg. Employé à l’agence ColiPoste de Geispolsheim, il a commencé son travail à 6 heures et s’arrêtera à 13 heures.

Première phase : rassembler les colis. Pour ce travail, la direction lui alloue 50 minutes. « En réalité, la préparation me prend près d’une heure et demie », corrige-t-il. Une pause-café et c’est le départ pour la tournée. Une vingtaine de minutes d’autoroute plus tard, Pierre livre son premier colis à 8 h 15. Grâce au mouchard, un appareil à lecture laser, il flashe le code-barres, présente le colis au destinataire et recueille sa signature. Puis les points de - livraison s’enchaînent, un toutes les trois minutes en moyenne, soit une vingtaine à l’heure. Moins que l’objectif de 23 colis fixé par la direction. Résultat : Pierre ne distribue que les trois quarts des 117 paquets qui lui ont été confiés. « Je suis dans ma moyenne. Impossible de faire plus. »

Pour y arriver, il faudrait travailler plus longtemps, « mais vu l’ambiance dans la boîte, je m’y refuse. Et comme le travail est très physique, j’ai intérêt à ménager ma santé si je veux atteindre la retraite », explique-t-il. Autre solution, ne pas respecter les procédures. Par exemple, faire de l’excès de vitesse avec la camionnette, courir entre deux livraisons. Ou bien remettre les colis aux voisins plutôt qu’aux destinataires, en violation du secret de la correspondance ; ou encore déposer les colis dans les couloirs d’immeubles ou au-dessus des boîtes aux lettres. « Pas question pour moi d’agir ainsi, je suis attaché à la qualité du service public », martèle le postier. Selon lui, ces pratiques sont le fait d’agents mis sous pression par la direction ou des sous-traitants privés auxquels l’agence fait appel pour environ 15 % de son activité.

À 12 h 30, Pierre rejoint l’agence. Le temps de trier les colis qu’il n’a pas pu distribuer, de les stocker avec les cinquante autres qu’il n’avait même pas emmenés le matin car ils dépassaient son quota quotidien. Si tout va bien, les deux lots seront livrés ensemble le lendemain. Une partie d’entre eux arrivera chez leurs destinataires plus de 48 heures après qu’ils ont été confiés à ColiPoste alors que l’entreprise s’engage auprès de ses clients à livrer en deux jours ouvrables. « Les objectifs que fixe la direction revient à me demander de vider la mer avec une cuillère ! » peste-t-il.

Chaque jour, les 40 livreurs de ColiPoste Geispolsheim se heurtent à la même difficulté. Sur les plus de 4 000 colis par jour qu’ils doivent livrer, ils en ramènent près d’un millier à l’agence. « Il faudrait être plus nombreux, organiser 5 à 8 tournées supplémentaires afin de pouvoir tout livrer dans les 48 heures. Mais pour notre directeur, seul compte l’absence de plainte des clients. Les pertes de la qualité et du sens du service public ne semblent pas compter », regrette Mikaël Moan, délégué CGT.

Outre les difficultés à appliquer des objectifs nationaux de distribution, les employés de Geispolsheim ont aussi une dent contre leur directeur d’agence. Ils lui reprochent ses méthodes de management. « Il convoque les agents dans son bureau et leur met la pression car ils n’atteignent pas les objectifs. Cela confine au harcèlement. Les agents les moins costauds en sortent stressés et lâchent sur les procédures », affirme Mikaël Moan. Contacté, le directeur de l’agence de Geispolsheim, Mohamed Chenkir, n’a pas voulu donner sa version. « Je ne vous donnerai pas mon opinion ! » s’est-il exclamé. Un argument aussi léger qu’une lettre à la poste…

(1) Le prénom a été changé.