Retraites : les cheminots en première ligne

samedi 31 mai 2003 | 12:54 | Alain Peter

Les cheminots d’Alsace préparent la grève du 2 juin à l’appel de tous leurs syndicats sauf la FGAAC. Et des assemblées générales sont programmées pour décider de la suite.

Depuis des semaines, elle trotte dans la tête des cheminots de Strasbourg. Certains voulaient l’entamer dès le 13 mai, mais les esprits n’étaient pas encore prêts (voir l’Humanité du 15 mai). Et la voilà qui se présente : à l’appel d’une intersyndicale, la grève reconductible des cheminots commence le lundi 2 juin, à 20 heures. A l’exception de la Fédération générale des autonomes et agents de conduite (FGAAC), tous les syndicats de cheminots d’Alsace appellent à la grève à partir du 2 juin. Y compris la CFDT, qui lui assigne trois objectifs. D’abord, « obtenir un engagement clair et net de la part du gouvernement que le régime spécial des cheminots n’est pas concerné par la réforme », indique Jean-Luc Vetter, secrétaire CFDT aux Ateliers de Bischheim. Ensuite, marquer la solidarité avec les autres salariés. Enfin, « alerter sur le cas des personnels de la SNCF hors statut spécial des cheminots ». Contractuels et auxiliaires, employés des services médicaux et sociaux, en tout près de 15 000 employés de la SNCF sont astreints au régime général et sont donc directement concernés par le projet Fillon.

« La détermination est là. Entre nous, on ne compare plus 2003 au mouvement de 1995, mais carrément à 1968 », s’enflamme Bertrand Spitzer, conducteur et adhérent à Sud-Rail. Selon lui, « le mardi 3 juin, il faudra au moins 40-50 % de grévistes chez les conducteurs, sinon ce sera un échec ». La décision de la FGAAC, bien représentée parmi les conducteurs, de ne pas participer à la grève, fait peser une hypothèque sur le mouvement. « Mais ça remue dans la FGAAC, constate Bertrand Spitzer. Pas sûr que les adhérents de base se laisseront convaincre par la direction de leur syndicat. » Pour preuve : à Montpellier et à Nevers, les sections locales de FGAAC ont appelé à la grève.

L’attitude de la CFTC constitue aussi une inconnue. Second syndicat chez les cheminots alsaciens, la CFTC appelle certes à la grève du 2 juin, mais « pour une seule journée, car le ministre des Transports semble avoir confirmé dans une lettre à la FGAAC que le régime des cheminots n’est pas concerné par la réforme », indique Pierrot Schneider, secrétaire des cheminots-CFTC d’Alsace.

En première ligne dans la mobilisation, la CGT mène une bataille de communication. D’une part en direction des cheminots, d’autre part en direction des usagers de la SNCF. Côté cheminots, le syndicat a répondu à la lettre du président de la SNCF, Louis Gallois, distribuée à tous les agents le 23 mai. Louis Gallois leur écrivait sa « conviction » que le projet Fillon ne concerne que les salariés du privé. Dans un tract, la CGT a répondu que la « conviction » de Louis Gallois n’engage que lui et pas le gouvernement. Mais surtout, elle rappelle les propos de Fillon, le 24 avril sur France 2 : « Les principes généraux de la loi sont destinés à s’appliquer à tout le monde. Mais pour les régimes spéciaux, ce sera dans le cadre d’une négociation dans l’entreprise que les choses seront réglées. » Par ailleurs, encouragée par l’exceptionnel taux de grévistes chez les cadres et agents de maîtrise, le 13 mai, la CGT les a invités à un débat. « C’était une première, souligne Pascal Wirsum, secrétaire général des cheminots CGT de Strasbourg. Ils voulaient savoir pourquoi nous prétendons que le régime spécial est menacé par le projet Fillon et discuter de nos propositions. »

Côté usagers de la SNCF, la CGT a distribué, le 28 mai, 6 000 tracts dans les gares de Strasbourg, Colmar, Mulhouse et Belfort pour expliquer les raisons de la grève du 2 juin. Précurseurs en la matière, les cheminots CGT d’Alsace ont pris l’habitude depuis 1995 de « communiquer » avec les usagers sur la vie de l’entreprise et de la défense du service public. « J’ai le sentiment que l’intox du gouvernement commence à s’effriter et que l’idée grandit qu’il existe d’autres solutions pour financer la retraite », estime Pascal Wirsum. Les cheminots CGT donnent aussi un coup de main à leurs camarades du privé lors de distributions de tracts.

L’appel à la grève du 2 juin est le fait des organisations syndicales. Mais elles affirment toutes que la suite des décisions se prendra dans les assemblées générales de cheminots. « Par souci de démocratie et dans l’espoir de gagner en efficacité, nous avons tout décentralisé sur le terrain, au plus près des lieux où travaillent les cheminots », explique Jean-Luc Vetter. Même son de cloche à la CFTC : « Ce sera aux assemblées générales de décider d’arrêter ou de continuer la grève », dit Pierrot Schneider. « Il n’y aura pas de reconduction de la grève au sommet. Les décisions se prendront en assemblées générales, par le vote, mais il faut qu’elles soient représentatives », insiste Pascal Wirsum.