Une ombre brune sur l’Alsace

mardi 24 août 2004 | 12:58 | Alain Peter

Alors qu’un centre juif a été incendié à Paris, retour sur les profanations de cimetières en Alsace. Fin juillet, des centaines de néonazis se réunissaient en toute impunité dans le village d’Hipsheim, au sud de Strasbourg. Impuissance des autorités ? Complaisance ?

Que s’est-il vraiment passé dans le village alsacien d’Hipsheim, fin juillet dernier, quand des centaines de néonazis y ont organisé ce qu’on a bien du mal à appeler « une fête » ? Plusieurs semaines après le déroulement des faits, les versions de plusieurs témoins et des autorités diffèrent du tout au tout. Pour les premiers, les néonazis ont pu exposer et proférer en public des insignes et des slogans nazis ; les seconds affirment n’avoir ni vu, ni entendu de slogan nazi en place publique.

Vendredi 30 juillet dernier : des skinheads commencent à affluer au club du terrain de football du village d’Hipsheim, situé à une quinzaine de kilomètres au sud de Strasbourg. Les gendarmes les ont repérés et contactent le maire. Surpris de voir arriver des néonazis, celui-ci confirme que des personnes étrangères au village ont réservé le club-house du FC Hipsheim pour y organiser un tournoi de football et une fête, du 30 juillet au 1er août. À cet instant, les autorités peuvent encore interdire cette réunion « susceptible de troubler l’ordre public ». Mais elles décident de laisser faire. « Ce n’était pas la peine d’envenimer les choses, expliquera après coup le maire du village, Antoine Rudloff. J’avais peur qu’ils mettent à sac le village. » (1) Pour le capitaine Jean-Pierre Potot, de la gendarmerie de Sélestat, « il était de toute façon trop tard pour interdire la réunion. Nous étions devant le fait accompli. » Sans doute le maire et son gendarme espèrent-ils que les 400 mètres qui séparent le village de son terrain de football permettront d’éviter tout problème.

« Aucun problème » pour les gendarmes

Les néonazis, eux, seront finalement plusieurs centaines à faire le déplacement, la plupart venus d’Allemagne, campant pendant deux jours autour du terrain de football. « Nous aurions pu faire évacuer les lieux, admet le capitaine Potot, mais pour cela il fallait un prétexte. » Apologie de crime contre l’humanité, slogans nazis, port d’uniformes ou d’insignes nazis : les « prétextes » ne manquent pas. À condition qu’ils soient constatés par les gendarmes sur la place publique. Donc, en dehors du club-house réputé lieu privé le temps de la location. Plusieurs patrouilles de gendarmes sont envoyées sur place pendant le week-end. Résultat : « Mes hommes n’ont constaté aucun problème d’ordre public, ni d’ordre judiciaire sur la place publique », affirme le capitaine Potot.

Cette version quelque peu lénifiante est cependant contredite par trois témoins. En effet, il se trouve que le samedi 31 juillet, Michel Mathis, Marie-Christine Mathis et Luis Branco, trois habitants d’Hipsheim, organisent eux aussi une fête. Avec une trentaine de personnes, ils sont réunis au foyer du tennis-club de la ville, situé à moins de cinquante mètres du club-house de football. Selon eux, les néonazis ne se sont pas contentés d’arborer des insignes et de scander des slogans nazis à l’intérieur et à la périphérie du club-house de football. Ils l’ont aussi fait devant le foyer du tennis-club et sur la route publique qui relie le terrain de football au village. « Vers 22 h 30, plusieurs jeunes Allemands sont venus chez nous, pour, disaient-ils, »voir ce que font les Français« , raconte Michel Mathis. L’un d’eux portait un tee-shirt marqué White Power (pouvoir blanc) en lettres blanches sur fond noir, un autre avait un tatouage avec le sigle SS stylisé. Je crois aussi avoir vu l’inscription »Ein Volk, ein Reich, ein Führer« . » Encore relativement cordiaux, plusieurs jeunes néonazis s’incrustent pour boire quelques bières avant d’être priés de quitter les lieux. Vers 23 heures, deux d’entre eux abordent Luis Branco, attablé à l’extérieur du foyer. « Ils m’ont demandé de façon répétée et agressive s’il y avait »un problème« . Puis la discussion s’est engagée sur le football. Apprenant que je suis d’origine portugaise, l’un d’eux m’a expliqué qu’il n’aimait pas les Grecs (vainqueurs de l’équipe du Portugal en finale du dernier championnat d’Europe de football - NDLR) en se passant une main tendue sous la gorge. Puis, me fixant droit dans les yeux, il m’a lancé : »Ich, Allemagne« , en même temps qu’il me fait un plein salut hitlérien », raconte Luis Branco.

Vers 2 heures du matin, le trio de témoins aperçoit une voiture de gendarmes devant la barrière du terrain de football, au moment où ses deux occupants font demi-tour. Ils se précipitent pour leur parler. « Ils nous ont dit qu’ils savaient qu’une réunion de néonazis avait lieu, que c’était une insulte pour la République… raconte Michel Mathis. Et ils nous ont simplement conseillé de partir. Notre fête, de toute façon, était déjà terminée. Mais que pouvaient-ils faire, à deux, face à des centaines de néonazis ? » En tout cas, soutient Luis Branco, « il suffisait d’ouvrir les yeux pour voir les insignes nazis ». La version officielle, elle, est têtue : les gendarmes n’ont rien vu. Et, insiste le capitaine Potot, « aucune plainte n’a été déposée ».

Tout près de la catastrophe

Bien discrètes au moment des faits, les autorités ont toutefois confirmé les informations des témoins, relayées alors par la presse locale. Reste que l’issue de ce triste week-end aurait pu être différente. Dans leur ignorance du danger qui les menaçait, les fêtards du tennis-club dansaient au son de musiques orientales… Parmi eux, plusieurs Maghrébins et Guadeloupéens, dont des jeunes filles. Tous laissés par les autorités à la merci d’une horde de néonazis avinés. « Une phrase déplacée de notre part, une tentative de protester contre leur présence ou de critiquer leurs tee-shirts, et les choses auraient pu mal tourner », soupire Michel Mathis.

Devant pareille carence, les arguties sur le caractère privé de la réunion néonazie invoquées par les autorités pour justifier leur inaction ne pèsent pas bien lourd. À tolérer ainsi de tels rassemblements, celles-ci offrent de facto une forme de protection à ces mouvements extrémistes. « Le fait est que les néonazis sont sortis impunis et vainqueurs de cette confrontation avec la République. Leur violence a prévalu sur l’autorité des gendarmes et sur les valeurs de la République », regrette Michel Mathis.