La bière alsacienne brasse du noir

jeudi 20 juillet 2000 | 12:59 | Alain Peter

Fermeture annoncée d’Adelshoffen, vente de Kronenbourg à un établissement britannique : le Bas-Rhin, qui produit 58 % de la bière vendue en France, a vu ses brasseries fermer les unes après les autres.

Si Adelshoffen ferme, elle ira rejoindre au cimetière des bières alsaciennes une longue liste de brasseries sacrifiées sur l’autel de la concentration. Au milieu du XIXe siècle, la région comptait près de 290 brasseries qui écoulaient des bières artisanales auprès d’un public local. La plupart d’entre elles n’ont pas résisté à la production industrielle. Au prix de gros investissements, de nouvelles techniques ont permis de brasser toujours plus, à qualité constante, avec un goût standardisé. Pasteurisées, ces bières peuvent même être transportées et vendues partout, à des prix moins élevés que ceux pratiqués par des brasseries traditionnelles. Résultat : un siècle et demi plus tard, le Bas-Rhin produit certes 58 % de la bière vendue en France, mais il ne reste plus que huit brasseries dans le département sur un total de dix-huit dans l’Hexagone. Respectivement leader et second sur le marché français, les brasseurs Kronenbourg et Heineken sont sortis vainqueurs de ce jeu de massacre. Pas pour longtemps. Aujourd’hui, c’est au tour de ce premier d’être avalé par plus gros que lui.

Quelques semaines avant l’annonce de la fermeture d’Adelshoffen, Danone, propriétaire de Kronenbourg, avait pris en effet les devants en officialisant la vente de sa branche bière au brasseur britannique Scottish & Newcastle. Banco pour la multinationale, qui empoche de suite 5 milliards de francs et en espère 13 milliards de plus dans trois ans, avec la cession de l’ensemble de ses droits. De son côté, la firme britannique profite du rachat de Kronenbourg pour sortir des îles britanniques et devenir le deuxième brasseur européen. Entre Heineken et Scottish & Newcastle la course est désormais engagée pour une place de leader en Europe.

Les salariés de Kronenbourg sont partagés devant ce changement de propriétaire. D’un côté, ils se réjouissent d’être repris par un véritable brasseur ; d’un autre, ils craignent les suppressions d’emploi que cette fusion risque d’entraîner auprès des 2 000 salariés. « Dans l’immédiat, les sites de production ne semblent pas menacés, car il n’y a pas de surcapacités, estime André Thillard, délégué syndical CGT à Kronenbourg. Mais Scottish & Newcastle pourrait procéder à des restructurations aux sièges dans les services de marketing, recherche et développement. »

L’intersyndicale a obtenu de la nouvelle direction un engagement écrit sur le maintien des sites industriels, de l’emploi, des fonctions du siège de Strasbourg. Mais aussi des accords et des acquis, sur l’intéressement et la participation, qui représentent près de 40 % du revenu des employés.

En attendant, les derniers brasseurs indépendants français observent avec inquiétude la nouvelle vague de concentration. Au moment de sa fondation, en 1977, l’Association des brasseurs indépendants (ABI) comptait vingt membres. Il n’en reste aujourd’hui plus que douze : deux en Alsace, un en Corse et neuf dans le Nord. Les autres ont fermé ou bien ont été rachetés par les « gros »… Pourtant, certains font tout pour survivre. À Hochfelden, un petit village du Bas-Rhin entre Strasbourg et Saverne, la brasserie Météor résiste encore et toujours à la logique de concentration. Avec fierté, elle revendique le titre honorifique de première brasserie familiale et indépendante française. « Depuis le rachat de Kronenbourg par Scottish & Newcastle, plus de 90 % de la bière française est contrôlée par des capitaux étrangers, constate Michel Haag, PDG de Météor. Ces concentrations et ces rachats ressemblent à du capitalisme sauvage. En fin de compte, ils renforcent notre spécificité. Je crois qu’il y a de la place pour une brasserie comme la nôtre. »

Le capital de la brasserie est partagé par une petite dizaine de membres de la famille Haag. En pure logique financière, les propriétaires de Météor auraient intérêt à vendre. Mais dans une région où la bière est un symbole, au même titre que le vin, Météor se bat pour conserver un patrimoine économique et culturel. En 1997, Météor fut la première entreprise en Alsace a signer un accord de réduction du temps de travail au titre de la loi Robien. « Nous l’avons bien sûr fait parce que nous y avons vu notre intérêt, reconnaît Michel Haag, mais aussi pour défendre l’emploi. En trente ans, les effectifs des brasseries françaises ont chuté de 17 000 à 5 800 salariés, alors que la production de bière est restée stable. Météor a eu la démarche inverse : notre production a plus que doublé et au lieu de licencier parmi nos 210 salariés, nous avons embauché 10 % de personnel supplémentaire. À Météor, nous produisons de la bière, mais nous voyons aussi plus loin que la bière. »