Textile : un dépôt de bilan cousu de fil blanc

jeudi 30 mai 2002 | 13:06 | Alain Peter

L’entreprise Alsavet est en redressement judiciaire. 307 emplois sont en jeu. Les employés, à l’occasion du CCE, comptent bien interpeller la direction sur sa stratégie et sa façon de se servir des fonds publics.

Comment mettre 307 salariés à la porte ? C’est la question à laquelle la direction d’Alsavet, une entreprise textile placée en redressement judiciaire le 3 mai dernier, aimerait résumer l’ordre du jour du comité central d’entreprise qui se réunira le vendredi 31 mai. Spécialisée dans la confection de vêtements masculins, Alsavet emploie 560 salariés dans deux usines à Bischwiller et à Mertzwiller, dans le Bas-Rhin. Mais ces derniers comptent bien aborder aussi d’autres questions : comment préserver un maximum d’emplois et une activité industrielle ? · quoi ont servi les aides publiques à l’emploi ?

Un acteur clé de cette affaire sera cependant absent de la réunion : Vestra, l’ancien propriétaire des deux usines et leur seul client. En effet, Alsavet fait partie jusqu’en 2000 du groupe Vestra. Sous la férule d’Alain Nemarq, le groupe textile s’est désengagé de la production pour devenir une maison de négoce. Prenant les commandes auprès de grandes « griffes » comme Lacoste ou Cardin, Vestra délocalise de plus en plus la production, notamment en Tunisie. C’est justement à Rekik Tounsi, son partenaire tunisien, que Vestra cède les deux usines de Bischwiller et de Mertzwiller, en 2000, rebaptisées ensuite en Alsavet. Vestra s’engage alors à fournir du travail à Alsavet jusqu’en 2005. Cette situation n’offre que des avantages à Vestra : elle ne supporte plus le coût de la production et n’a plus à assumer la responsabilité des suppressions d’emplois. En revanche, Alsavet cumule les handicaps : elle hérite d’un outil industriel vieilli et reste pieds et mains liés à Vestra, son seul client.

Si la stratégie de Vestra est claire, celle de Rekik Tounsi l’est beaucoup moins. · vrai dire, on ne comprend pas pourquoi le tunisien a acquis deux usines en Alsace qui confectionnent des costumes à un coût trois fois plus élevé qu’en Tunisie. D’autant plus qu’en deux années, il n’a quasiment procédé à aucun investissement dans la production. Rekik manifeste en revanche un grand intérêt pour les équipements d’Alsavet dont il semble déjà préparer le déménagement vers la Tunisie. Du coup, certains salariés sont convaincus que « tout cela a été manigancé depuis longtemps entre Vestra et Rekik ». Leurs soupçons se fondent sur la chronologie des événements qui ont précédé le dépôt de bilan. Rappel : en décembre 2001, Vestra annonce qu’elle n’honore plus les engagements de commandes souscrits lors de la cession des usines à Rekik ; en « compensation », Vestra cède à Alsavet le fichier de clients du « sur mesure industriel ». Comme par hasard, au même moment, un accord sur la réduction du temps de travail (RTT) garantissant le maintien de 560 emplois jusqu’en janvier 2002 arrive à expiration ; la direction d’Alsavet propose de le remplacer par un nouvel accord ne garantissant que le maintien de 280 emplois, soit la charge de travail correspondant au « sur mesure industriel »… Les syndicats rejetant cette proposition, Alsavet dépose son bilan.

Ces faits ne semblent pas troubler Claude-Maxime Weil, l’administrateur judiciaire nommé par le tribunal de Strasbourg. Le 13 mai, une semaine à peine après avoir été nommé, il propose la suppression de 300 emplois et le recentrage d’Alsavet sur le « sur mesure industriel ». Interrogé par l’Humanité le 16 mai, il reconnaît pourtant « ne rien savoir de la situation réelle de Vestra » qui justifie son refus d’honorer ses engagements de commandes à Alsavet par des difficultés financières. Sur le type d’activité retenu et le nombre d’emplois préservés, M. Weil ne fait donc que reprendre à son compte les plans des propriétaires de Vestra et d’Alsavet. Il n’explore pas d’autres pistes, ni ne cherche de repreneur. Dans ces conditions, l’impression prédomine chez les salariés que le dépôt de bilan d’Alsavet n’est qu’un moyen employé par les propriétaires pour faire passer la pilule de 307 licenciements le temps d’un redressement judiciaire.

Cependant, les pouvoirs publics ont aussi leur part de responsabilité, notamment en raison de l’argent versé à Vestra et Alsavet au titre de l’aide à l’emploi. La CGT propose que le CCE saisisse la commission régionale sur l’utilisation des fonds publics. Réductions de charges sur les bas salaires, aides liées aux accords de réduction du temps de travail (RTT), etc : sur une quinzaine d’années, le total des sommes versées par les pouvoirs publics dépasse la dizaine de millions d’euros. Sans que personne ne soit aujourd’hui en mesure d’en donner le chiffre précis. Et bien sûr, les directions de Vestra et d’Alsavet restent muettes sur le sujet. Seule certitude : pour la seule année 2000, Alsavet a reçu de l’État 1,2 million d’euros aux titres des aides pour la RTT et 0,7 million d’euros d’allégements de charges sur les bas salaires. L’efficacité de ces aides peut être mise en doute puisque, de 1997 à 2002, l’effectif salarié des usines Vestra-Alsavet a fondu de 775 à 560. Pour le plus grand bénéfice des propriétaires, les pouvoirs publics auront donc payé une partie des salaires avant le licenciement des employés et une part du plan social après leur licenciement. Les contribuables pourraient espérer un meilleur usage de leurs deniers.