Adelshoffen : projet de fermeture contre projet de développement

mardi 25 juillet 2000 | 13:09 | Alain Peter

Face au projet de restructuration de Heineken, les salariés présentent des contre-propositions. Salariés et direction d’Adelshoffen entament aujourd’hui des négociations sous l’égide de la Direction départementale du travail et de l’emploi du Bas-Rhin.

Maintenir la pression : c’était l’objectif des grévistes d’Adelshoffen, lundi, en attendant la réunion d’aujourd’hui avec la direction. Assemblée générale le matin, et, l’après-midi, action spectaculaire, sous la forme du déversement de 680 hectolitres de bière dans les rues de Schiltigheim. Pour les salariés, la réunion de ce jour doit permettre de discuter du maintien de l’activité de la brasserie. Mais la direction d’Adelshoffen, n’entend parler que des « mesures sociales d’accompagnement » de la fermeture. « Nous avons cru à l’avenir des bières de premier prix en bouteille quand nous avons spécialisé Adelshoffen sur ce créneau. Nous ne pouvions pas prévoir que les boîtes allaient tant croître au détriment des bouteilles », se justifiait André Pecqueur, PDG d’Adelshoffen, à l’Humanité en avril dernier, au moment de l’annonce de la fermeture de la brasserie. Les chiffres d’évolution des ventes de bières par contenants fournis par l’Association des brasseurs de France indiquent pourtant le contraire. En effet, les ventes de bières en boîte ont presque quadruplé depuis 1985 en France alors que celles en grande bouteille ont diminué de près de 70 % dans le même temps. Heineken savait donc très bien qu’il spécialisait Adelshoffen dans un secteur en déclin quand il a refusé de doter la brasserie d’un groupe de conditionnement de bières en boîte.

Les grévistes ont donc de bonnes raisons d’exiger de Heineken qu’il investisse dans l’installation d’un « groupe boîte » à Adelshoffen. Mais ils fourbissent aussi d’autres propositions. Parmi celles-ci figure la création d’un label « bière d’Alsace ». Cette proposition se fonde sur un paradoxe : près de 60 % de la bière française sont brassés en Alsace, mais pas une parmi les dizaines de sortes de bières produites ne peut se prévaloir d’un label garantissant son origine régionale. La raison en est simple : les brasseries font souvent venir les matières premières d’autres régions ou bien de l’étranger où elles coûtent moins cher. Il arrive même que la bière dite d’Alsace soit brassée à l’étranger, à l’exemple de l’Adelscott, dont Heineken a transféré une partie de la production en Italie. A contrario, les grévistes appuient leur proposition sur la volonté croissante des consommateurs de connaître l’origine des produits agroalimentaires. Selon eux, les consommateurs accepteraient de payer plus cher une bière labellisée. Et l’Alsace est riche de ce qu’il faut pour créer une AOC de la bière. Elle a l’eau en abondance, est la première région française pour la production de houblon qu’elle exporte dans le monde entier, dispose du savoir-faire de ses brasseurs et d’une malterie. La seule chose qui lui manque, c’est l’orge.

En fait, le débat sur le label « bière d’Alsace » redevient d’actualité dès qu’une brasserie doit fermer. C’est ainsi que les grévistes de la brasserie de Mutzig, fermée par Heineken en 1989, en revendiquaient déjà la création. Aujourd’hui, c’est au tour de ceux d’Adelshoffen. Dans les années quatre-vingt, les brasseurs indépendants d’Alsace menaient une réflexion dans ce sens. Elle n’a jamais abouti, en partie à cause du rachat de Fischer et d’Adelshoffen par Heineken, en 1996. Depuis, les derniers indépendants d’Alsace, Météor et Schutzenberg, préfèrent jouer la carte de l’innovation en élargissant leurs gammes avec de nouvelles bières : Mortimer, bière de mars, etc.

Cependant, l’impression prévaut que les brasseurs indépendants ont laissé passer une occasion. « À l’époque où les brasseries indépendantes alsaciennes auraient pu et dû créer le label pour se démarquer des bières allemandes, elles ne l’ont pas fait, regrette Jean-Claude Colin, auteur de livres consacrés à la bière. Aujourd’hui, il est sans doute trop tard pour qu’elles s’y lancent. » D’où le second paradoxe du label qu’explique Michel Haag, PDG de Météor : « Ce sont peut-être les brasseries qui ne sont plus authentiquement alsaciennes par leurs capitaux, comme Heineken, qui auraient le plus besoin de se prévaloir d’un label bière d’Alsace. »