Aman, l’enfant légitime de l’hôpital d’Ingwiller

lundi 6 septembre 2004 | 13:11 | Alain Peter

Dans le nord de l’Alsace, une association et la population défendent leur hôpital et demandent au tribunal de surseoir au choix du repreneur.

« C’est quoi un hôpital ? Quels soins doit-il délivrer ? Qui doit en décider ? » À Ingwiller, dans le nord de l’Alsace, les questions fusent au sujet de l’avenir de l’hôpital, le Neuenberg. Tout le monde s’accorde sur le besoin d’un pôle de gérontologie, mais que doivent devenir les services de maternité et de chirurgie ?

Établissement privé à but non lucratif conventionné avec l’État, le Neuenberg a été placé en redressement judiciaire en janvier dernier. Les repreneurs ont jusqu’au 7 septembre pour se faire connaître du tribunal de grande instance de Saverne qui doit choisir le 8 octobre. En attendant, l’hôpital continue de soigner grâce au soutien du conseil général et des autorités sanitaires. Si le Neuenberg devait fermer sa maternité, les quelque 80 000 habitants de ce pays à cheval sur l’Alsace et la Moselle se retrouveraient à environ 45 minutes de voiture de la salle d’accouchement la plus proche. Autant dire que des bébés naîtraient sur la route et que les sapeurs-pompiers locaux s’initieraient au travail de sages-femmes. Une perspective que refusent les membres de l’Association pour le maintien des activités du Neuenberg (AMAN), née de l’union entre des salariés en lutte de l’hôpital et des militants d’ATTAC et de la CGT.

Anesthésiste et fer de lance de la lutte chez les hospitaliers, Barbara Michel n’imaginait pas qu’un jour elle travaillerait avec la CGT. De leur côté, ATTAC et la CGT n’étaient même pas présents dans l’hôpital avant le dépôt de bilan. Et Aman s’appuie aujourd’hui sur un énorme élan de sympathie dans la population. « Pourquoi obliger les gens à se déplacer et saturer des services dans d’autres hôpitaux si les soins peuvent être donnés à Ingwiller ? demande Barbara Michel. En matière d’urgence, le Neuenberg doit pouvoir traiter les cas généraux, mais aussi accueillir les cas plus compliqués en attendant qu’ils soient transférés dans des hôpitaux spécialisés. En cas contraire, la loi n’est plus respectée, qui dit que tout habitant doit être à 20 minutes d’un SMUR (service mobile d’urgence et de réanimation). Enfin, il faut prendre en compte le tissu social particulier de la région : de nombreuses personnes âgées, dialectophones. Pour elles, aller se faire soigner ailleurs s’apparente à un déracinement. »

« Rêverie, illusion, démagogie » : dans un premier temps, les revendications d’Aman se sont heurtées aux sarcasmes de la part des élus, tous de droite. Pour eux, la fermeture de certains services est inéluctable. « Il existe une marge de négociation avec les autorités, affirme Émile Blessig, député de Saverne. Mais on ne peut pas espérer tout garder. » Le député UMP juge « qu’il faut passer d’une notion d’institution qui rend tous les services à celle de services rendus à la population par un réseau d’établissements ». Mais au moins un dialogue s’est-il installé entre des élus et leurs électeurs réunis dans Aman. Ce n’est pas le cas avec les responsables des autorités sanitaires. Directeur de l’Agence régionale de l’hospitalisation (ARH), André Aoun dirige l’instance chargée de définir et de mettre en ouvre la politique régionale de l’offre de soins hospitaliers. Mais il garde le silence. « Je ne m’exprimerai pas publiquement avant la décision du tribunal. Celui-ci choisit d’abord un repreneur, puis nous discuterons d’un projet d’exploitation », affirme-t-il. Plus loquace, Max Colinet, directeur de la CRAM, estime qu’« en période de ressources rares, l’avenir d’établissements comme celui d’Ingwiller est dans la gériatrie. De plus, nous avons un problème de démographie médicale : il n’y a pas assez de médecins ». Autre argument avancé par les élus et les gestionnaires : l’activité des services de chirurgie et de maternité serait en déclin à Ingwiller.

Les membres d’Aman répondent point par point à ces arguments. « Le problème de démographie médicale est réel, mais on peut trouver des solutions si le Neuenberg retrouve un avenir lisible, rétorque Barbara Michel. L’argument sur la baisse d’activité se réfère aux résultats d’un audit dont nous ne connaissons que des bribes. Mais il est clair qu’il a été mené de façon partisane puisqu’il a mesuré l’activité de l’hôpital dans une période où il était en déclin. » « C’est vrai que le tribunal est aujourd’hui le seul interlocuteur juridique des autorités, concède Frérédic Karas, secrétaire de l’union locale CGT de Saverne. Mais dire qu’il faut d’abord choisir un repreneur, puis discuter avec lui du projet, c’est mettre la charrue avant les boeufs. Il est anormal que ce soit un tribunal qui prenne de facto des décisions de santé publique. Or les deux repreneurs privés, Alpha Santé et la Fédération des oeuvres évangéliques (FOE), ont chacun annoncé leur intention de fermer la chirurgie et la maternité. »

« Il faut démontrer que le maintien de la maternité et de la chirurgie à Ingwiller est faisable au plan financier », explique Frédéric Henri, membre d’ATTAC. Ce patron d’une petite entreprise de la région a mis le nez dans la comptabilité de l’hôpital. Premier constat : « Le repreneur du Neuenberg fera une bonne affaire puisque le prix de rachat n’équivaudra pas à la véritable valeur immobilière de l’hôpital estimée à 13,5 millions d’euros. » Un actif que Frédédic Henri propose de gager en échange d’un crédit bancaire. Second constat : « Ce sont des fonds publics qui financeront le repreneur, fût-il privé, puisque celui-ci remboursera son investissement avec l’argent qu’il touchera des organismes publics pour le remboursement des soins. Ces sommes représentent les trois quarts du budget de l’hôpital. » Conclusion : « Si aucun repreneur privé ne veut garder la chirurgie et la maternité, car il ne les juge pas assez rentables, c’est aux autorités publiques de reprendre le Neuenberg au nom du maintien du service public de santé. » Administrateur judiciaire de l’hôpital, Claude-Maxime Weil conforte cette analyse quand il souligne que « le dépôt de bilan de l’hôpital d’Ingwiller n’est pas structurel, il est dû à une mauvaise gestion des frais de personnel. Concernant la chirurgie et la maternité, il est évident qu’un repreneur ne budgétera ses services que si l’ARH les budgète aussi ».

Forte de ses propositions, Aman dépose aujourd’hui un dossier au tribunal de Saverne lui demandant de surseoir au choix du repreneur. Le temps qu’une table ronde soit organisée associant tous les acteurs concernés. Aman peut se prévaloir d’un premier succès. En réponse à une interpellation du président du conseil général, Philippe Richert, le ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, a pris acte, le 2 septembre, du fait que « bon nombre d’acteurs locaux souhaitent le maintien d’une offre de chirurgie et de maternité et, sur ce point, le débat reste ouvert ». Les sarcasmes des élus de droite n’y changeront rien : à Ingwiller il y a bien un avant et un après-Aman.