Trop politiques pour être simples « casseurs »

dimanche 12 avril 2009 | 08:07 | Fabien PerrierJoséphine de Boisséson

OTAN. Des questions subsistent sur les motivations et l’identité des « Black Blocs », dont l’État exploite les exactions pour justifier sa répression.

Du contre-sommet de l’OTAN, les médias n’auront retenu qu’une chose : les ravages des « casseurs » au Port-du-Rhin, les flammes détruisant le poste de douane, la pharmacie et l’hôtel Ibis. Cependant, aucune caméra n’aura montré les débats des anti-OTAN, durant trois jours, et plus encore, les médias semblent avoir occulté la répression policière, effective depuis le début du contre-sommet, les intimidations, les barrages systématiques autour du village anti-OTAN, les moyens disproportionnés (gaz lacrymogène, canons à eau, balles en caoutchouc, etc.) employés contre les non-violents. Et il faut aller sur des sites Internet pour trouver des vidéos montrant des policiers postés sur un talus de la SNCF, surplombant le cortège de manifestants et jetant dans leur direction, à plusieurs reprises, ce qui semble être des pierres… Tous ces comportements, une forme de provocation de la part des autorités, ont contribué à exacerber les tensions. Le gouvernement, dès lors, avait beau jeu de crier aux casseurs, pointant les « Black Blocs » spécifiquement.

En réalité, différentes mouvances sont regroupées sous ce vocable. « Je participe à ce type de mouvement depuis six mois », raconte un jeune homme tout de noir vêtu, qui a accepté de se dégager du groupe pour expliquer les raisons de son implication. « Je suis contre l’OTAN, sa logique guerrière, fondamentalement violente. Les autorités, les gouvernements refusent de nous entendre, envoient les forces de l’ordre sans raison », poursuit-il. À la question : « N’est-ce pas contradictoire de répondre par la violence ? » la réponse fuse : « Non, nous préférerions ne pas y recourir, mais c’est le seul moyen pour qu’on nous entende. »

Mais cette violence puise encore plus loin. Comme l’explique Francis Dupuis-Déri (1), « les Black Blocs ont fait une entrée spectaculaire dans le mouvement altermondialiste lors de la bataille de Seattle, le 30 novembre 1999 ». Depuis, ils apparaissent régulièrement dans différentes manifestations et contre-sommets. Le chercheur poursuit : « Le Black Bloc est une forme d’action collective très typée qui consiste, pour des individus masqués et vêtus de noir, à former un cortège (un bloc noir) au sein d’une manifestation. » Il s’agit donc d’abord d’une tactique. D’un point de vue idéologique, ils se situent historiquement du côté des « Autonomen », les autonomes allemands, d’extrême gauche, regroupant différentes tendances (marxisme, écologisme, anarchisme). Enfin, sur le plan organisationnel, ils n’ont pas de structure interne réellement constituée, mais sont composés d’individus qui se regroupent spontanément.

À Strasbourg, les « confrontatistes » reconnaissaient que dans le groupe se mêlaient ceux qui « répondent quand ils sont attaqués » et ceux qui prônent « la violence pour la violence ». Les premiers soupçonnent d’ailleurs les seconds d’être noyautés par des « indic’ et faf’ » (fachos).

Sur ce point, un certain nombre d’interrogations subsistent. Certes, les « casseurs » s’en sont pris à des « symboles » à leurs yeux du capitalisme, laissant derrière eux des slogans évocateurs sur des panneaux publicitaires, caméras de vidéosurveillance, radars, station essence appartenant au groupe Total (« Brûlons le monde ancien »), poste de douane (« Pas de papiers », « Tremblez capitalistes », « Guerre sociale »), église (« La religion est l’ombre de l’univers portée sur l’intelligence humaine », V. Hugo), hôtel Ibis appartenant au groupe Accor (qui « collabore aux expulsions des sans-papiers », selon un membre du Black Bloc, et dont « le directeur général (…) siège au conseil exécutif du MEDEF »). Mais comment expliquer que différents témoins aient vu ces « Black Blocs » équipés de marteaux ou de haches alors que les forces de l’ordre étaient censées avoir contrôlé les « éléments suspects » ? Pourquoi un policier, présent samedi dans l’hôtel incendié, a-t-il envoyé un courriel aux syndicats accusant sa hiérarchie d’avoir mis en danger sa vie et celle de ses collègues ? Michèle Alliot-Marie peut bien demander à ses services de « réfléchir dans les plus brefs délais » à la mise en oeuvre de mesures pour empêcher les actions violentes, il lui faut aussi répondre à cette question : quelle fut la véritable stratégie des autorités pendant la manifestation, quel but poursuivaient-elles ?

(1) Politix, n° 68, 2004.