les dérapages de l’enquête sur l’instituteur de Zittersheim

mercredi 30 mai 2001 | 16:35 | Alain Peter

Le 12 avril dernier, Paul Jacquin, l’instituteur d’un petit village d’Alsace se suicide lors de son interpellation par des gendarmes. Le parquet le soupçonne d’attouchements sexuels sur des enfants, mais l’enquête semble entachée d’erreurs dans la manière de recueillir les témoignages. Retour sur une « sale affaire ». ENQUÊTE.

Que va dire le juge d’instruction ? C’est avec cette question en tête que les parents d’élèves de l’école primaire de Zittersheim, un petit village du nord de l’Alsace, se rendront vendredi prochain à la convocation du magistrat de Saverne. Ce dernier doit leur présenter les fruits de son enquête sur les circonstances de la mort de Paul Jacquin. Soupçonné d’attouchements sexuels suite à des témoignages d’enfants de sa classe, l’instituteur s’est suicidé le 12 avril dernier lorsque des gendarmes sont venus l’interpeller. Mais des doutes subsistent sur la crédibilité des témoignages.

L’affaire Paul Jacquin commence le mardi 3 avril. En pleine classe, l’instituteur porte sur ses genoux un garçon de 9 ans dont le père s’est suicidé en février. Plusieurs enfants sont alors témoins d’une scène qui est diversement interprétée. Pour les uns, l’instituteur force le garçon à mettre une main dans la braguette de son pantalon ; pour les autres, c’est le garçon qui introduit une main dans le revers du pantalon de l’instituteur. Le lundi 9 avril, une fille scolarisée à Zittersheim, accompagnée de sa mère, affirme à Liliane Wihlidal, l’inspectrice d’académie de l’Éducation nationale, et à un psychologue scolaire, que Paul Jacquin a forcé le garçon à mettre la main dans son pantalon.

Le lendemain, l’inspectrice d’académie informe le parquet qu’elle a reçu le témoignage d’un enfant au sujet d’un cas d’attouchements sexuels. À réception de cette information, la procureure de la République de Saverne, Madeleine Simoncello, souhaite vérifier le témoignage de la fillette par un entretien avec le garçon présumé victime. « C’est pourquoi, le 12 avril, la victime est entendue sur ma demande par un psychologue de l’Éducation nationale. Il s’agit d’une mesure de vérification, nécessaire avant de faire entendre le garçon par la gendarmerie », explique la procureure de la République. Cet entretien a lieu vers 9 heures, dans une salle de l’école de Zittersheim. Il convainc l’inspectrice d’académie de suspendre Paul Jacquin et de le faire remplacer dès 13 h 30. La procureur de la République en conclut qu’elle doit faire interpeller l’instituteur au moment où il va être remplacé « pour éviter qu’il ne soustrait des éléments à l’enquête ou ne fasse pression sur les enfants ». Les gendarmes se présentent vers 13 h 15 à l’école primaire de Zittersheim, trois heures avant le début des vacances. Ils commettent l’erreur de laisser Paul Jacquin monter seul dans son appartement d’où il se tue en se précipitant dans le vide.

L’entretien du garçon avec le psychologue scolaire joue donc un rôle clé dans le déroulement des événements. À cette occasion, l’Éducation nationale porte un jugement sur le bien-fondé de l’accusation contre l’instituteur puisque les résultats de l’entretien convainquent l’inspectrice d’académie de suspendre l’instituteur et la procureure de la République de le faire interpeller. Or, est-ce bien le rôle d’un psychologue scolaire que de vérifier un témoignage ? En a-t-il simplement la compétence ? La manière dont il s’est acquitté de sa mission est d’ailleurs invérifiable puisque son entretien avec l’enfant n’a pas fait l’objet d’un enregistrement audiovisuel. Interrogée par l’Humanité sur la mission confiée au psychologue scolaire, la procureure de la République nous a répondu par un lapsus, parlant d’abord d’« audition », puis d’« entretien ». Une confusion qui pourrait s’expliquer par le fait que l’entretien confié au psychologue scolaire a, dans les faits, joué le rôle qui revient normalement à l’audition judiciaire.

Le plus étonnant dans cette affaire est que ni l’inspectrice d’académie, ni la procureure de la République n’ont rappelé, durant l’enquête, que le témoignage d’enfants n’était pas toujours à prendre au pied de la lettre, comme l’ont montré certaines fausses accusations de violences sexuelles. Certes, rien n’exclut que les enfants de Zittersheim aient dit la vérité. Fallait-il pour autant les croire sur parole ? Pourquoi les enquêteurs n’ont-ils pas examiné d’autres hypothèses avec le même soin ? Autant de questions auxquelles le juge d’instruction aura sans doute à répondre le 1er juin.