Stress électrique en Bavière

vendredi 27 décembre 2013 | 17:34 | Alain Peter

Conduite à marche forcée depuis l’abandon du nucléaire en 2011, la transition énergétique allemande s’appuie sur la production d’électricité photovoltaïque et éolienne. Mais des obstacles s’accumulent et un sentiment d’insécurité gagne du terrain.

Un voyage à travers le sud de l’Allemagne à de quoi réjouir les yeux d’un partisan des énergies renouvelables : partout, panneaux solaires et éoliennes parsèment le paysage. La Bavière se distingue. Championne de l’énergie solaire, ses quelque 400 000 installations totalisent une capacité de production d’électricité photovoltaïque supérieure à celle des Etats-Unis. Encouragé par les autorités, le mouvement paraît irrésistible. De 3% de la consommation d’électricité en Bavière en 2009, le photovoltaïque en représente 8% en 2011. Le gouvernement de Bavière espère encore doubler ce taux d’ici 2021. A cet horizon, la part de l’électricité d’origines renouvelables devrait atteindre 50% dans le Land contre 25% en 2010. Et pas question de réduire la consommation ou le niveau de vie : « Cela exigerait d’intervenir fortement dans le comportement des gens. Nous ne le voulons pas », indique Robert Götz, directeur de l’agence de l’énergie au ministère de l’Economie, de l’infrastructure, des transports et de la technologie de Bavière. Particularité allemande, la transition énergétique est menée dans le cadre d’un abandon du nucléaire. Le 6 juin 2011, trois mois après la catastrophe de Fukushima, la chancelière Angela Merkel annonce l’arrêt immédiat de 8 des 17 réacteurs nucléaires ; les 9 autres doivent fermer d’ici 2022. Les énergies renouvelables sont appelées à la rescousse. L’urgence est palpable en Bavière. Fortement industrialisé, le Land cumule les défis et apparaît comme un laboratoire de la transition énergétique. Il compte 4 des 9 réacteurs nucléaires encore en activité qui produisent près de 60% de l’électricité consommée. C’est aussi le Land le plus éloigné des puissantes fermes éoliennes de la mer du Nord. Handicap supplémentaire : les nouvelles lignes à haute tension qui doivent transporter cette électricité vers le sud tardent à se concrétiser. En Bavière, la fermeture d’un réacteur en 2011 a pu être surmontée sans réelle difficulté. Mais plus on approche du prochain arrêt programmé en 2015, plus l’inquiétude croît. Même si le Land double encore la part d’électricité renouvelable, cela ne suffira pas. En l’absence de solution de rechange, les doutes s’élèvent sur le bien-fondé de la politique suivie. Le premier constat est celui d’une forte augmentation du prix de l’électricité acquitté par les particuliers. En 2013, elle approche les 10%. La totale libéralisation du marché de l’électricité l’explique en partie. S’y ajoute les subventions prévues par la loi sur les énergies renouvelables (EEG). En son nom, l’Etat fédéral s’engage à subventionner pendant 20 ans les producteurs d’électricité renouvelable : l’aide était de 1,3 cents le kilowattheure en 2009, elle atteint 5,3 cents en 2013. De plus, la loi oblige les distributeurs à acheter en priorité l’électricité produite à partir de sources renouvelables. L’incitation financière est tellement alléchante que le boom engendré dépasse les prévisions du gouvernement. Deuxième constat : l’EEG génère des gâchis financiers et technologiques. Par exemple, les producteurs d’électricité éolienne sont subventionnés même quand leurs installations ne sont pas raccordées au réseau. Par ailleurs, la priorité donnée aux énergies renouvelables réduit la rentabilité des centrales à énergies fossiles. Ces dernières voient leur temps de production réduit tandis que leurs coûts d’entretien restent fixes. Ces centrales sont pourtant nécessaires pour garantir l’approvisionnement en électricité quand la production tirée du photovoltaïque et de l’éolien baisse en raison de conditions météorologiques défavorables. La Bavière en offre une illustration. Au centre du Land, à Irsching se trouvent deux centrales au gaz parmi les plus efficaces et les moins polluantes au monde. Raccordées au réseau en 2010 et 2011, elles tournent à perte au point que leurs exploitants ont menacé de les fermer si les autorités ne les subventionnent pas pour des dizaines de millions d’euros. Côté économie, les partisans de la transition énergétique vantent le développement d’une branche industrielle verte dont l’Allemagne occuperait la pointe technologique. Le pari est gagné dans l’éolien. La Bavière en tire profit grâce aux usines Siemens installées à Erlangen. En matière d’emploi, le nombre de personnes occupées dans les énergies renouvelables a plus que doublé entre 2004 et 2011. Mais un bilan doit aussi prendre en compte les suppressions d’emploi dans d’autres secteurs, notamment dans le nucléaire que Siemens a abandonné. EON et RWE, deux des principaux producteurs d’électricité ont chacun annoncé plus d’une dizaine de milliers de suppressions d’emplois. La filière photovoltaïque, elle, a perdu 30 000 emplois depuis 2011, soit près d’un tiers, en raison de la concurrence chinoise. De surcroît, « les nouveaux emplois sont caractérisés par des salaires, des qualifications, des droits, des taux de syndicalisation nettement moins élevés que dans les secteurs traditionnels de l’énergie », constate Martin Marcinek, directeur de la branche énergie et déchets du syndicat Verdi en Bavière. Pour ce dernier, « la transition énergétique en masque une autre dans le domaine social et cela ne semble gêner personne ». Professeur de physique à l’université de Constance, Gerd Ganteför, va plus loin. Selon lui, la transition énergétique pourrait entrainer une diminution du niveau de vie en Allemagne. « Augmenter la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité est cher, mais reste acceptable si son prix reste à 150 euros par mois par ménage. En revanche, si l’Allemagne veut atteindre un taux de 60% d’énergies renouvelables pour l’ensemble de son énergie en 2050, alors il en coûtera plus de 500 euros par mois par ménage. Ce sera insoutenable », calcule-t-il. Cependant, le plus inquiétant est sans doute la diffusion d’un sentiment d’insécurité économique. Quelques années en arrière, l’Allemagne jouissait d’un des meilleurs réseaux électriques au monde. « Maintenant nous avons des soucis avec la stabilité de la tension électrique. L’outil de production industriel, notamment dans la haute précision, commence à souffrir, affirme Bertram Brossardt, directeur général, de l’Union de l’industrie bavaroise (vbw). Sans solution à ce genre de problème, la transition énergétique devient inacceptable. » Le patronat bavarois tire la sonnette d’alarme : « Si les choses continuent comme ça, nous allons dans une impasse. » La transition énergétique allemande satisfait-elle au moins à l’objectif écologique de réduction des émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est négative. Le solaire et l’éolien compensent en partie l’arrêt de centrales nucléaires, mais pas en tout. Le solde est assuré par le charbon au prix d’une hausse des émissions de CO2. Alors que l’Allemagne a réduit de 19,4% ses émissions de CO2 entre 1996 à 2011, elle a envoyé 2,2% de gaz à effets de serre supplémentaires dans l’atmosphère en 2012. Explication : pour compenser l’arrêt de 8 réacteurs, le pays a augmenté sa consommation de charbon de 4,3%. La transition énergétique allemande révèle ainsi un paradoxe écologique. Selon Karen Pittel, directrice du département Energie, environnement et ressources épuisables à l’Institut Ifo de Munich, celui-ci s’explique « par la focalisation sur le nucléaire. De plus, le débat ne porte que sur l’électricité qui ne représente pourtant qu’un cinquième de toute l’énergie consommée en Allemagne ». Les économies d’énergies sont moins investies. « La raison en est simple : il faudrait obliger les gens à changer leurs habitudes de consommation, remettre en cause la place de l’automobile, investir dans l’efficacité énergétique dans les industries, lancer un plan ambitieux pour l’isolation des maisons anciennes. La population n’y est pas prête. »